Speaking In Tongues
Guided by Voices

Konstantin KOSTIENKO

Diagnostic: "Happy birthday" (102Éme Êpisode)
(Vaudeville paranoÐaque)



Traduction Sophie GINDT





Personnages :



Remizoff : invalide de naissance ; chef d'Êquipe.
Remizova : la femme de Remizoff ; invalide de naissance.
Alekseieva : la femme d'Alekseiev ; invalide de naissance.
Alekseiev : chef d'Êquipe, mari d'Alekseieva, invalide de naissance.
Nœ1 et Nœ2 : prolÊtaires sous les ordres d'Alekseiev.
(Tous ces personnages ont des tendances paranoÐaques).


Partie 1





Un appartement d'une piÉce dans un immeuble. Contre un mur latÊral, un plan de travail avec une plaque Êlectrique, une thÊiÉre, une large poËle, une planche Á dÊcouper, du pain coupÊ dans une corbeille tressÊe, un couteau, une bouteille d'huile, une saliÉre ; Á cÆtÊ, une chaise. Contre l'autre mur latÊral, un lit avec une pyramide d'oreillers. Contre le mur de face - vers le plan de travail - un rÊfrigÊrateur dÊcorÊ d'Êtiquettes de diffÊrentes couleurs et recouvert d'un napperon en macramÊ avec un cactus en pot et un rÊveille-matin qui indique 12 heures. Toujours contre le mur de face - vers le lit - un magnÊtophone sur un tÊlÊviseur. Au milieu de la piÉce - une table et 4 chaises ; sur la table, un vase avec des illets blancs, un journal ouvert, une boite de bonbons et un verre vide contenant des restes de thÊ infusÊ et une cuillÉre. PrÉs de l'entrÊe, un paillasson rond, une ÊtagÉre Á chaussures, une poubelle remplie de sacs bariolÊs et d'oÝ dÊpasse le bout d'une boite en carton ; une veste de faux cuir et une longue Êcharpe tricotÊe accrochÊes Á un portemanteau. Dans un coin, prÉs du lit - un paravent sur lequel sont jetÊs une chemise et un peignoir de bain ; des chaussettes, une serviette, un sac en plastique accrochÊs Á une corde Á linge tendue au plafond. Une large feuille de papier millimÊtrÊ avec un graphique parabolique est punaisÊe sur le mur de face. Au mur - prÉs de l'entrÊe - un miroir.
Une canne en bois appuyÊe contre l'aine, Alekseiev se tient immobile devant le miroir et, l'air concentrÊ, se perce un bouton sur le menton. Alekseieva, immobile derriÉre la table, plongÊe dans le journal, un stylo Á bille en main, note quelque chose. Deux bÊquilles aux poignÊes enveloppÊes de chiffons, sont posÊes contre sa chaise. Pieds nus dans ses pantoufles, Alekseiev porte un pantalon sans ceinture et un maillot de corps ; son visage est maquillÊ. Alekseieva porte une robe indienne usÊe, des bas de laine, des pantoufles, une natte avec un grand ruban ; Á la diffÊrence d'Alekseiev, son visage est net, sans maquillage.
Pendant une ou deux minutes, aprÉs l'ouverture du rideau, ils restent immobiles. Puis Alekseiev, fatiguÊ de rester dans cette position, donne de lÊgers signes de vie : il tire sur les muscles du visage, roule des yeux, etc. Finalement, comme s'il avait oubliÊ quelque chose, tenant sa canne d'une main, il se prÊcipite vers le rÊfrigÊrateur, porte son attention sur le cadran du rÊveil ; son regard s'arrËte sur Alekseieva toujours immobile puis il reprend sa position de dÊpart : il se perce un bouton.
Avant le lever du rideau, dans le noir total, retentit une musique Êtrange, pleine d'Êmotion, Á la fois lÊgÉre et angoissante et qui, aprÉs le lever de rideau et le retour de la lumiÉre va croÏtre ; en mËme temps, comme dans une boite Á musique, les acteurs s'animent d'un coup.
Les yeux dans le journal, Alekseieva m×che, dÊglutit ; elle tend la main vers la boite de bonbons, en prend un, le met dans la bouche, m×che ; de temps en temps, elle souligne quelque chose dans le journal. Alekseiev se perce soigneusement un bouton.
Pendant presque toute la durÊe de l'action, un rire collectif retentit en coulisses, comme dans les sÊries tÊlÊvisÊes, sans qu'il y ait toujours une raison.
Petit Á petit, la musique diminue d'intensitÊ.


ALEKSEIEVA (Les yeux dans le journal). Je dois t'annoncer une nouvelle trÉs dÊsagrÊable : on va avoir la visite de Remizoff.


Rires.


ALEKSEIEV (Il s'Êcarte du miroir). Comment Úa Remizoff ?!


ALEKSEIEVA. Oui, Remizoff. Je l'ai invitÊ. Avec sa femme.


ALEKSEIEV. Et voilÁ ! C'est toujours comme Úa ! (Il se perce un bouton)


Rires.


Je croyais qu'on avait dÊcidÊ de fËter ton anniversaire tous les deux. J'avais envie d'Ëtre peinard.


ALEKSEIEVA. J'ai rencontrÊ sa femme au magasin. Ils savent trÉs bien quand je suis nÊe. Il est lÁ Á chaque anniversaire. Admets que Úa paraÏtrait bizarre si je l'invitais pas cette fois-ci. C'Êtait un copain d'Êcole, nos parents se connaissaient bien. De toute faÚon, que tu le veuilles ou non, ils vont venir. (Elle prend un bonbon, m×che, regarde son journal.) Tiens, aujourd'hui, il y a "HÊlÉne et les garÚons". Tu as notÊ ?


ALEKSEIEV. Oui. A part qu'aujourd'hui, Á la place d'HÊlÉne, on aura ton Remizoff.


Rires.


ALEKSEIEVA. Ca passe aussi demain. Je note.


ALEKSEIEV. Je le connais ton Remizoff - pour lui un anniversaire dure au moins deux jours. Ca m'Êtonnerait pas qu'il revienne demain pour prendre le thÊ avec les restes de g×teau.


Rires.


ALEKSEIEVA. C'est programmÊ toute la semaine.


ALEKSEIEV. Dieu merci, le cinÊma d'"HÊlÉne et les garÚons" durera plus longtemps que celui de ton Remizoff.


ALEKSEIEVA (Elle s'arrache Á son journal). C'est pas Mon Remizoff. ArrËte de m'en parler.


ALEKSEIEV. Ca, pour parler, il est pas le dernier. On peut pas dire qu'il soit muet. Pourtant, Úa vaudrait mieux que d'Ëtre boiteux.


ALEKSEIEVA. Et de moi, tu dis quoi ?!..


Rires.


ALEKSEIEV (Il se retourne, sourit d'un air coupable). Excuse-moi ! (De nouveau il se perce un bouton). Seulement, tu comprends, pour une fois que j'avais envie qu'on soit tranquilles, tous les deux.


ALEKSEIEVA. ArrËte donc de te triturer le visage ! Tu vas bientÆt ressembler Á une amanite.


ALEKSEIEV. Et alors ? C'est un trÉs joli champignon. MËme s'il est vÊnÊneux.


Rires.


ALEKSEIEVA. ArrËte. J'aime pas Úa, tu le sais bien.


ALEKSEIEV. Attends. Ca vient... Úa y est, il est percÊ !


Rires.


ALEKSEIEVA. ArrËte !


ALEKSEIEV (Il se retourne les mains levÊes, il "se rend"). C'est fini. J'arrËte. ( Il s'appuie sur sa canne et se dirige en boitant vers la tÊlÊvision, attrape un flacon d'eau de Cologne, cherche autre chose.) OÝ est le coton ?


Rires.


ALEKSEIEVA (Les yeux dans son journal). Dans la boite.


ALEKSEIEV. Laquelle ?


ALEKSEIEVA. La petite. Sous la mayonnaise.


Rires.


Alekseiev trouve la boite avec le coton, arrache un morceau qu'il imbibe d'eau de Cologne, se plante devant le miroir, se nettoie le visage. Jette le coton dans la poubelle ; retourne au miroir ; se fourre deux doigts dans la bouche, l'Êlargit, tire la langue.


Rires.


Alekseieva regarde le visage de son mari dans le miroir.


ALEKSEIEVA. TrÉs joli.


Rires.


ALEKSEIEV. (Confus. Il parle au reflet d'Alekseieva dans le miroir). Je cherche le visage que je vais prendre pour recevoir les Remizov.


ALEKSEIEVA. Pas celui-lÁ.


ALEKSEIEV (Avec la mËme grimace dans le miroir). Si, justement. Sa femme apprÊciera. Qu'est-ce que t'en penses ? (Il se retourne avec la grimace)


Rires.


ALEKSEIEVA (Elle rit). Approche-toi seulement d'elle par derriÉre pour la saluer.


ALEKSEIEV (en grimaÚant, au miroir). B'jour !




Alekseieva le regarde dans le miroir, rit.


Rires.


ALEKSEIEV (Il s'Êloigne du miroir, va Á la table). Je vais vraiment faire Úa pour qu'ils ne reviennent plus.


ALEKSEIEVA. N'essaie pas. (Elle prend un bonbon, m×che, regarde le journal)


Rires.


ALEKSEIEV (Il s'assied Á la table, prend un bonbon, m×che). Et pourquoi est-ce que son nom de famille c'est Remizoff avec deux F et pas avec un V comme tout le monde ?


Rires.


ALEKSEIEVA (Elle retourne le journal). J'en sais rien. A l'Êcole il reprenait toujours les professeurs quand ils l'appelaient Remizov. Le professeur de maths aprÉs Úa s'est mis Á l'appeler : "misterr Remizoff".


Rires.


ALEKSEIEV. Franchement, depuis que je le connais, il m'a jamais plu. Je sais bien qu'il est invalide, que, comme moi, il a pas ÊtÊ g×tÊ par le destin, mais je peux rien pour lui.


ALEKSEIEVA. Je te l'ai dÊjÁ dit : je me sens obligÊe Á cause de nos parents. A vrai dire, sa femme non plus ne me plaÏt pas.


Rires.


ALEKSEIEV. C'est Êtrange. Ils ne nous plaisent pas mais on les invite ; et on est lÁ Á les attendre.


Rires.


ALEKSEIEVA. Je comprends vraiment pas ce que tu lui reproches. Il faut juste s'habituer Á lui.


ALEKSEIEV (Il s'avance vers Alekseieva, d'un air conspirateur). Je vais t'avouer quelque chose - j'en ai rien Á faire de Remizoff. Ce que je ressens pour lui est Êcrit, c'est tout. (Voyant Alekseieva perplexe, il rit fort). Je plaisante. Tu crois toujours tout ! .. Tu dis qu'il faut que je m'habitue Á lui ? Mais j'en ai pas envie. Et toi, pourquoi tu ferais pas pareil avec sa femme ?


ALEKSEIEVA. Encore quelques anniversaires et je pense que Úa ira mieux.


Pause


ALEKSEIEV (Il regarde un point prÊcis). AchÉte et essaie.


ALEKSEIEVA. Comment ?


Rires.


ALEKSEIEV. C'est une rÊclame. Tu te souviens, pour les rasoirs jetables ? Un type avec du poil sur la poitrine qui donnait ce conseil : "AchÉte et essaie !"


ALEKSEIEVA. Tu as besoin d'un rasoir ?


Rires.


ALEKSEIEV. Non, ce qu'il me faudrait, c'est un Êtau pour bloquer les jambes d'une certaine personne et l'empËcher comme Úa d'aller Á d'autres anniversaires.


Rires.


ALEKSEIEVA. Laisse donc Remizoff tranquille ; pense plutÆt Á moi.


ALEKSEIEV. Bon dieu, excuse-moi ! .. Mais on va les attendre encore combien de temps ! J'ai une de ces faims, Úa me file des crampes d'estomac !


ALEKSEIEVA (Les yeux dans son journal). Ca va passer.


ALEKSEIEV. Ca va passer, facile Á dire :Je pense qu'Á Úa, Úa me turlupine: Bonne blague, hein ?


ALEKSEIEVA. Rends-toi plutÆt utile, sors la poubelle.


Rires.


ALEKSEIEV. Tu vas pas me croire, j'en ai mËme pas la force.


ALEKSEIEVA (Elle prend ses bÊquilles, commence Á se lever). Bien. J'y vais.


Rires.


ALEKSEIEV (Il se lÉve). Qu'est-ce que tu fais ! Reste donc assise ! .. Je plaisante. Tu sais bien que j'aime Úa. Tout le temps. Mais toi, tu crois toujours tout. C'est ton problÉme.


Il s'approche de la poubelle, et la regarde un moment d'un air inspirÊ.


On peut peut-Ëtre la cacher quelque part pour le moment ?


Rires.


ALEKSEIEVA. Qu'est-ce que tu proposes ?


ALEKSEIEV (Il regarde autour de lui). Sous le lit.


Alekseieva prend ses bÊquilles, se lÉve.


Rires.


ALEKSEIEV. Assieds-toi donc ! J'y vais. Je prends la poubelle - Úa y est - je la soulÉve au niveau de mon articulation iliaque et je l'emporte vaillamment. C'est fait. Tu entends ? .. (Il sort. Passe la tËte par la porte d'entrÊe). Je suis pas lÁ. Je sors.


Rires.


Alekseieva, restÊe seule, sourit. Puis, en s'appuyant sur ses bÊquilles, elle se lÉve, dÊcroche de la corde Á linge les chaussettes, la serviette, le sac et emporte tout derriÉre le paravent. Elle fait disparaÏtre le peignoir, la chemise puis rÊapparaÏt, promÉne son regard dans la piÉce. Elle enlÉve de la table le verre, la boite de bonbons, le journal, range le plan de travail et reprend sa place, sans jamais l×cher ses bÊquilles. Retour d'Alekseiev.


ALEKSEIEV. Ca y est, c'est fait (Il pose la poubelle).


ALEKSEIEVA. Tu sais, il faut la cacher quelque part.


ALEKSEIEV. OÝ Úa ?


ALEKSEIEVA (Elle regarde autour d'elle). Sous le lit peut-Ëtre.


Rires.


ALEKSEIEV. Tu as raison. C'est le meilleur endroit (Il cache la poubelle sous le lit).


(Rires)


Pause


ALEKSEIEVA. Alekseiev.


ALEKSEIEV (Il est Á genoux devant le lit). Quoi donc ?


ALEKSEIEVA. Tu m'aimes ? Franchement.


Rires.


ALEKSEIEV (Toujours Á genoux). Oui. Quoi encore ?


ALEKSEIEVA. Et mes jambes, tu les aimes ?


Rires.


ALEKSEIEV. Oui.


ALEKSEIEVA. Laquelle tu prÊfÉres ?


ALEKSEIEV. Laquelle tu veux ?


Rires.


ALEKSEIEVA. Allez, encore une fois : tu m'aimes ?


ALEKSEIEV. Toi, tu as quelque chose Á me demander ?


Rires.


ALEKSEIEVA. Pourquoi, j'ai pas le droit de te poser simplement cette question ?


ALEKSEIEV (Il se lÉve, va vers la table, s'assied). Vas-y, demande. Ca fait si longtemps que tu l'as pas fait.


ALEKSEIEVA. Alors, prÊpare-toi parce qu'Á partir de maintenant tu vas l'entendre plus souvent.


Rires.


ALEKSEIEV. Je te rÊponds oui pour deux semaines. Et dans deux semaines, tu viendras chercher le "oui" suivant.


ALEKSEIEVA. Alekseiev, tu es mauvais.


ALEKSEIEV. Pas plus que ton Remizoff.


ALEKSEIEVA. Je te l'ai dÊjÁ dit : c'est pas mon Remizoff.


ALEKSEIEV. Ouais. En tout cas, lui, Úa le turlupine pas comme moi ...


Un coup de pied dans la porte.


ALEKSEIEVA (Elle regarde Alekseiev). C'est chez nous ?


Rires.


Un coup dans la porte.


ALEKSEIEV. Probablement oui. Et probablement, c'est Remizoff. Et probablement que je vais tout de suite lui donner un chiffon pour qu'il nettoie les traces noires en bas de la porte !


Alekseieva se lÉve, va ouvrir. Alekseiev la suit.


ALEKSEIEVA (Du cÆtÊ de l'entrÊe). C'est ouvert ! c'est ouvert ! ..


Rires.


Alekseieva fait entrer Remizoff et Remizova. Remizoff est vËtu d'un impermÊable noir ; il a sur les yeux, de grosses lunettes ridicules ; dans une main, une canne (en mÊtal, plus moderne que celle d'Alekseiev), dans l'autre, un filet Á commissions d'oÝ dÊpasse le goulot d'une bouteille. Il se meut difficilement, Á cause de ses jambes difformes. Sous son impermÊable, il porte une chemise blanche et une large cravate de mauvais goÙt ; son visage est net, sans maquillage.
Remizova porte des vËtements en stretch - pantalon, veste, blouse - qui mettent en relief une disproportion anormale entre son large bassin et ses jambes atrophiÊes ; ses cheveux sont tirÊs en arriÉre et rÊunis sur la nuque en chignon. Elle a un visage ÊmaciÊ, net, sans maquillage. Sur l'Êpaule, un sac Á main avec une longue et fine bandouliÉre ; elle m×che sans arrËt un chewing-gum. Elle a un air niais et lÊgÉrement hautain. Elle porte des gants de cuir et s'appuie sur une canne identique Á celle de son mari.


REMIZOFF (Il souffle fort, s'arrËte un moment, se repose). Et bien, pour monter chez vous ! ... Pff ! Quatre Êtages pour moi, c'est pire que l'Everest !


Rires.


(Il s'adresse joyeusement Á Alekseieva). Bon anniversaire, Alex ! Viens ici que je t'embrasse ! (Aux autres) Vous, retournez-vous - Úa se fait pas de regarder deux invalides s'embrasser.


Rires.


Alekseieva s'approche. Remizoff fait claquer un baiser sur sa joue.


ALEKSEIEVA (Elle s'Êcarte de lui, montre la poche de son impermÊable). Qu'est-ce que tu as lÁ, un pistolet ?


REMIZOFF. Non, une Êrection.


Rires.


(Il sort de sa poche une banane, la lui donne). Tiens, c'est pour toi !


ALEKSEIEVA. Merci.


Rires.


REMIZOFF (Il enlÉve son impermÊable). Pourquoi que vous installez pas une sonnette ? J'ai sali toute votre porte avec mon pied.


ALEKSEIEV (Á Alekseieva). Je te l'avais bien dit qu'il y aurait des traces.


ALEKSEIEVA (Á Remizoff). Pourquoi t'as pas tapÊ avec ton poing ?


REMIZOFF. Comment que tu voulais que je fasse ? Dans une main, j'ai le filet, dans l'autre la bÊquille. Avec la bÊquille, je pourrais, pour sÙr, mais aussi je risque de tomber. Et si je tombe, j'aurai l'air d'un ver de terre ÊcrasÊ par un bulldozer.


Rires.


Ma femme sera dÊgoÙtÊe et elle me jettera. C'est bien pour Úa que j'ai frappÊ comme Úa... (Il fait le mouvement du pied.)


Rires.


REMIZOVA. Tu ferais mieux de raconter ce qu'il t'est arrivÊ au magasin.


REMIZOFF. Ah oui ! Vous savez, il y a Á peu prÉs vingt minutes, j'ai mis fin Á un comportement inadmissible ; on a tous vÊcu Úa au moins une fois avec les employÊs du tertiaire. Je demande Á la vendeuse combien Úa coÙte et elle (Il imite la vendeuse) : les prix sont affichÊs lÁ-bas, vous n'avez qu'Á regarder. Alors, je lui dis : ma chÉre, t'as vu mes jambes ? Tu crois que c'est de naissance ? Et bien tu te trompes - je me suis fait Úa moi-mËme. Tu veux que je t'en casse une ? ..


Rires.


REMIZOVA. Elle est devenue toute blanche. Du coup, elle a dit le prix et a tout mis elle-mËme dans le filet.


REMIZOFF. Et elle a ajoutÊ "merci".


REMIZOVA. Elle l'a pas dit.


REMIZOFF. Elle l'a dit.


REMIZOVA. Je me souviens trÉs bien - elle l'a pas dit.


REMIZOFF. A toi, peut-Ëtre pas, mais Á moi si : je lui ai plu.


Rires.


En fait, c'est comme Úa qu'il faut faire. Je le fais d'ailleurs depuis longtemps. Juste Úa : tu veux que je te casse une jambe ? .. C'est vrai qu'une fois, c'est Á moi que Úa a failli arriver. Mais y avait rien Á casser, alors ils m'ont laissÊ partir.


Rires.


Pause


Les invitÊs ont depuis longtemps enlevÊ leur manteau. Cependant, tous sont encore prÉs de la porte d'entrÊe.


ALEKSEIEVA. Mais pourquoi est-ce qu'on reste lÁ ? Entrez donc !


REMIZOFF. Allons-y. On se dÊchausse ?


ALEKSEIEVA. Qu'est-ce que vous dites ! Mais non, voyons ! Restez comme Úa !


ALEKSEIEV (Caustique). Bien sÙr, voyons ! Ici, c'est moi qui fais le mÊnage.


REMIZOFF (Il porte son filet). C'est bien quand y a quelqu'un pour Úa. Et cracher, on peut ?


Rires.


ALEKSEIEV. Dans le couloir Á droite : la cuvette des chiottes.


REMIZOFF. C'est pas que j'en ai l'intention. Ne pensez quand mËme pas que je suis un porc. Mais sait-on jamais ! Tenez, y a pas longtemps, je me mets Á rire - et de mon nez - pfft ! - je me retrouve comme qui dirait avec de l'humiditÊ sur ma veste. J'Êtais avec des hommes d'affaires, plutÆt bien sapÊs, et moi sur mon revers, la dÊcoration de l'Ordre de la Morve d'Or. Pour vous dire la situation.


Rires.


ALEKSEIEVA (Elle va vers le rÊfrigÊrateur). J'ai rien prÊparÊ de particulier. Il y a de la salade, des pommes de terre et des boulettes de viande.


REMIZOFF (Sortant du filet une bouteille de cognac). Le principal. Apporte des verres.


Rires.


ALEKSEIEVA (A Alekseiev). Aide-moi.


Avec un air de martyr, Alekseiev se lÉve, va au rÊfrigÊrateur, Alekseieva sur les talons, apporte Á table la salade. Ensuite, il va au plan de travail (Alekseieva derriÉre lui), apporte la poËle, la corbeille Á pain ; puis les fourchettes, les assiettes et trois verres.


REMIZOFF. Et pourquoi trois ?


ALEKSEIEV. Je bois pas.


REMIZOFF. Comment Úa, jamais ?


Rires.


ALEKSEIEV. J'ai arrËtÊ. C'Êtait mauvais pour ma santÊ.


Rires.


REMIZOFF. Ah ! La santÊ, c'est sacrÊ. (Il ouvre la bouteille). Et le matin, tu cours ?


ALEKSEIEV. Non. Le matin, d'habitude, je saute.


Rires.


REMIZOFF. Depuis peu, moi, je me suis mis Á ramper. La semaine derniÉre, j'ai parcouru 65 centimÉtres sur terrain accidentÊ... Mais quand mËme, j'ai besoin de boire.


Rires.


ALEKSEIEV. Je te l'ai dit, pas moi.


Alekseiev et Alekseieva sont dÊjÁ Á table. Alekseieva sert les boulettes, les pommes de terre et la salade.


ALEKSEIEVA. Alekseiev, tais-toi donc ! Le jour de mon anniversaire, tu dois boire. Et s'il te plaÏt, va t'habiller. Tout le monde est habillÊ, et toi tu es encore lÁ, en maillot de corps.


Rires.


Alekseiev se lÉve, va derriÉre le paravent.


(Elle crie). Et mets une cravate, s'il te plaÏt. Il y a lÁ-bas la rouge et violette.


REMIZOFF. Ma chÉre Alex, en ce jour d'anniversaire, permets-nous maintenant de t'offrir nos cadeaux. D'abord, le mien. (Il fouille dans le filet, sort une brochure et deux manchons en caoutchouc). VoilÁ : deux nouveaux manchons en caoutchouc pour tes bÊquilles - je sais que les tiens sont tout usÊs...


Rires.


Et un petit livre intitulÊ... (Il lit) "Vivre en sautillant ! 1001 conseils pour vivre heureux avec une seule jambe".


Rires.


ALEKSEIEVA. Merci ! ..


REMIZOFF. Je passe la parole Á mon Êpouse.


REMIZOVA (Elle m×che son chewing-gum, attrape le filet). Ma chÉre Alex, Á la diffÊrence de mon mari, je veux t'offrir quelque chose d'utile et de moderne. Tiens, c'est de la crÉme dÊpilatoire. Elle Êlimine les poils en quelques minutes.


ALEKSEIEVA. Merci ! ..


REMIZOFF (Il montre Remizova. A Alekseieva). OÝ a-t-elle vu que tu avais des jambes poilues ?


REMIZOVA. Pas du tout ! Simplement, je sais bien moi que pour une femme, ce genre de crÉme est indispensable.


Rires.


ALEKSEIEVA. T'as raison, j'ai du poil aux jambes. Seulement, je les ai jamais rasÊes. D'abord parce que, quand je me penche, elles me font mal. Ensuite parce que j'ai jamais fait attention Á Úa.


Rires.


REMIZOFF. Et bien maintenant, tu feras attention. Badigeonne tes jambes de crÉme et attends que Úa tombe.


ALEKSEIEVA. Quoi ? Mes jambes ?


Rires.


REMIZOFF. Non. Tes poils.


ALEKSEIEV (De derriÉre le paravent). AchÉte et essaie !


Rires.


REMIZOFF (Vers le paravent). Vis et sois heureux !


Rires.


Dites donc, mon vieux, on va vous attendre longtemps ? On a envie de picoler, bon sang !


ALEKSEIEV (De derriÉre le paravent). C'est pas bien de picoler.


REMIZOFF (En direction du paravent). C'est pas bien de rester derriÉre un paravent sans proposer Á boire aux autres.


Alekseiev apparaÏt avec un large caleÚon, son maillot de corps mais aussi une cravate.


Rires.


ALEKSEIEVA. Qu'est-ce que c'est que Úa !


ALEKSEIEV. Et bien quoi ?


Rires.


ALEKSEIEVA. OÝ est ta chemise ? Et ton pantalon ?


Rires.


ALEKSEIEV. Excuse-moi, mais si je me souviens bien, tu m'as demandÊ de mettre une cravate Comme tu vois, je l'ai mise.


Rires.


ALEKSEIEVA. Va t'habiller tout de suite !


REMIZOFF. Ah non, j'ai assez attendu ! (Il prend la bouteille, remplit les verres)


Rires.


(A Alekseiev). Venez vous asseoir mon vieux. Personnellement, j'aime bien votre tenue.
ALEKSEIEV (Caustique). Vraiment ?


REMIZOFF. Oui, oui ! Soyez pas gËnÊ. Faites comme chez vous.


Rires.


Alekseiev sourit poliment, salue, s'assied.


REMIZOFF (Il se lÉve avec son verre). Ma chÉre, ma trÉs chÉre Alex ! Tu es lÁ et tu penses que je vais louer tes qualitÊs d'×me, te souhaiter de longues annÊes Á vivre... Bien sÙr, c'est ce qu'on dit d'habitude. Mais je vais prendre quelques libertÊs : buvons, mangeons, et pourvu qu'aprÉs, on ait pas mal Á la tËte ! ..


Rires.


Bref, Á ta santÊ, Alex ! Et Á tes jambes, qu'elles aillent enfin mieux !


ALEKSEIEVA (Elle embrasse tout le monde. D'un air confus). C'est un aveugle qui fÊlicite un sourd.


Ils boivent puis se mettent Á manger. Avant de boire, Remizova colle son chewing-gum sur un ongle.


REMIZOVA (A Alekseieva). A mon avis, tu mets beaucoup trop d'ail dans tes boulettes.


ALEKSEIEVA. Trois gousses pour un kilo de farce.


REMIZOVA. Une seule, Úa suffirait. Mets-en une. Et tu sais quoi : un peu plus de poivre.


ALEKSEIEVA. Du poivre ?


REMIZOVA. Oui, oui. Et aussi de l'oignon, une belle tËte. Et du beurre ramolli. Passe un de ces jours chez moi, je te ferai goÙter les miennes.


REMIZOFF. Moi, je les trouve excellentes, ces boulettes. Alex a peut-Ëtre des jambes tordues et poilues, mais elle a des doigts en or.


REMIZOVA. Tu veux dire que les miennes sont moins bonnes ?


Rires.


REMIZOFF (sans se dÊtacher de son assiette). ComparÊes Á celles-ci, elles sont dÊgueulasses.


Rires.


(Il se penche vers Remizova, vexÊe, chuchote fort, sans se cacher des autres).


Pour Ëtre franc, elles sont dÊgueulasses, ces boulettes ; les tiennes sont bien meilleures. Mais rÊflÊchis, chÊrie, on est invitÊs, en plus c'est un anniversaire, je peux quand mËme pas dire du mal de notre hÆtesse ?


(Il se retourne vers Alekseieva, lui fait un clin d'il.) Je propose qu'on en boive un deuxiÉme ! (Il s'apprËte Á remplir les verres)


ALEKSEIEVA (Elle couvre son verre de sa paume). J'en veux plus. Je suis dÊjÁ Á moitiÊ saoule.


REMIZOVA (Elle couvre son verre de sa paume). Moi non plus. Ca me monte Á la tËte.


Rires.


REMIZOFF. Et bien moi, tout est descendu dans les jambes. C'est sÙr, l'alcool me fait du bien. Encore un verre, et je l×cherai mes bÊquilles pour aller danser. Mais pour l'instant, encore un toast. (Il se lÉve.)


ALEKSEIEV (Il arrËte Remizoff). Non. A moi, tu veux bien. (Il remplit le verre d'Alekseieva, le prend ; se lÉve.)


Rires.


Bon. Pendant que je mettais ma cravate, vous avez offert vos cadeaux Á la reine de la fËte. Quand je suis revenu Á table, vous avez portÊ un toast. Non ? ... Je crois que c'est mon tour. Ma chÉre, ma tendre hÊroÐne, d'abord tu sais que pour moi tu es plus qu'une chÉre, plus qu'une simple hÊroÐne...


REMIZOFF. On peut pas en venir au fait ? J'ai trop envie de bb-boire !


ALEKSEIEV (A Remizoff). Je t'ai pas interrompu.


Rires.


Bon voilÁ : je te souhaite beaucoup de bonheur et un cercle d'amis restreint mais des meilleurs ! (Il boit).


REMIZOFF (Il fait semblant de pleurer). C'est qu'il me fait pleurer ! (Il boit)


Ils mangent.


REMIZOFF (A Alekseiev). J'ai pas bien compris - au sujet du cercle d'amis restreint mais des meilleurs. Explique.


ALEKSEIEV. Plus l'entourage est limitÊ, meilleur il est.


REMIZOFF. Sapristi ! t'as raison !


Rires.


ALEKSEIEVA. Vous voulez que je vous raconte une blague ? C'est le matin ; Á Paris. Un concierge balaie le trottoir. : hop hop. Puis plus vite : hop hop, hop hop. Une femme regarde par la fenËtre et crie au concierge : "M'sieur, Á ce rythme-lÁ, vous allez violer tout Paris !" (Elle rit seule. En rÊponse - de vagues sourires).


REMIZOFF. C'est de l'humour de vieux. Quand j'Êtais petit, une nuit, dans le noir, j'ai bu un verre d'eau posÊ sur la table et au fond y avait le dentier de ma grand-mÉre. Quand j'entends des blagues comme la tienne, je ressens Á peu prÉs la mËme chose : tu bois l'eau, t'as le dentier qui crisse au fond du verre - et tu sais pas si tu dois pleurer ou rire, ou aller te laver les dents.


Rires.


ALEKSEIEVA. Alors, je ne sais plus quoi vous dire !


REMIZOVA. Moi, je la trouve excellente, cette blague. On dirait de l'humour anglais. Hop hop, hop hop ! ... (Elle a un rire forcÊ)


ALEKSEIEV. De l'humour anglais avec un concierge franÚais.


REMIZOFF (A Alekseiev). Si vous vous taisiez mon vieux ! Asseyez-vous lÁ avec votre caleÚon, vous gËnez tout le monde ! ..


Rires.


ALEKSEIEV. Tu sais quoi - je suis ici chez moi. Et je m'assieds comme je veux, avec ou sans caleÚon !


REMIZOFF. Tu veux te battre ? Je te prÊviens, je travaille dans le style du "pÉlerin" : je flanque des coups comme Úa avec mes pieds. (Il se lÉve, fait une prise de kung-fu)


Rires.


ALEKSEIEVA. Ah non, arrËtez ! C'est mon anniversaire, vous voulez me le g×cher ?!


REMIZOFF (Il s'assied). C'est bien ce que je dis ! (Il montre Alekseiev). C'est tout - il... s'assied lÁ en caleÚon, tu comprends ! ..


Rires.


Alekseiev en silence et l'air mÊchant se met Á manger.


ALEKSEIEVA (A Alekseiev). Va t'habiller ! C'est un ordre, tu entends ! Ca suffit ce cinÊma !


Alekseiev en silence va derriÉre le paravent.


Rires.


REMIZOFF (Il mange). Ces boulettes sont vraiment trÉs bonnes ! .. (A Remizova) Les tiennes Á cÆtÊ, c'est de la merde ! .. Ca fond dans la bouche ! (Il tend son assiette.) Tiens, donnes-en encore une.


Alekseiev rÊapparaÏt dans le mËme costume mais avec un pantalon.


Rires.


ALEKSEIEVA. Tu aurais pu mettre une chemise.


ALEKSEIEV. Laisse tomber ! (Il s'assied et mange)


Rires.


REMIZOFF (Il prend la bouteille). Je propose un troisiÉme toast !


ALEKSEIEVA. Ca me suffit.


REMIZOVA (Elle recouvre son verre de sa main). Moi aussi.


Alekseiev en silence retourne son verre.


Rires.


REMIZOFF. Et bien quoi ? C'est tout pour moi ? (Il regarde le contenu de la bouteille). Alors, les amis, cramponnez-vous ! Quand je suis ivre, je deviens violent. Vous allez Ëtre obligÊs de m'attacher avec la corde Á linge.


Rires.


(Il jauge son verre). Alex, t'as autre chose que ces dÊs Á coudre ? Quelque chose de plus grand ?


ALEKSEIEVA. On va te trouver Úa. (A Alekseiev). Apporte une chope, s'il te plaÏt.


ALEKSEIEV. Non.


ALEKSEIEVA. Bien (Elle se lÉve, va vers le plan de travail)


Rires.


REMIZOVA (A Remizoff). C'est pour quoi faire ?


REMIZOFF. Tu sais que l'alcool, c'est du poison liquide ? Alors plutÆt que de s'empoisonner au compte-gouttes, il vaut mieux faire Úa d'un coup, une fois pour toutes !


Rires.


ALEKSEIEVA (Elle lui montre une chope en fer) C'est pas un peu grand ?


Rires.


REMIZOFF. C'est juste ce qu'il me faut ! Pendant la seconde guerre mondiale, c'est avec Úa qu'on s'imbibait.


REMIZOVA. J'ai une amie qui en ce moment apprend les lettres Á son petit garÚon de trois ans. Elle lui montre le "R" et lui dit : c'est quoi Úa ? Lui : le R qui raccroche. Elle lui montre le "L" : et Úa ? Lui : le L qui coule.


REMIZOFF. Selles liquides. Poison liquide. L qui coule. Assis sur une selle liquide, et le ventre rempli de selles liquides, il buvait du poison liquide et rÊpÊtait : je veux picoler ! .. - avec un 'L qui coule' au milieu du mot.


Rires.


REMIZOVA (A Alekseiev). Pourquoi est-ce que vous n'avez pas d'enfant ?


ALEKSEIEV. Pourquoi faire ?


Rires.


REMIZOVA (Elle m×che un chewing-gum). Comment Úa pourquoi ? Si j'avais pu, j'en aurais eu un.


REMIZOFF. Tu veux que ton enfant ressemble Á Úa ? ..(Il montre Alekseieva qui revient vers la table). AccrochÊ Á deux bÊquilles, on dirait une "bite".


ALEKSEIEVA (Elle pose la chope sur la table, s'assied). Je ne suis pas une "b:".


Ici - courte interruption. Tous - sauf Alekseiev- s'immobilisent. Puis, en silence, ils rÊpÉtent les mouvements qu'ils ont faits Á partir de la rÊplique de Remizova "Pourquoi est- ce que vous n'avez pas d'enfant ?", mais en sens inverse, comme une "marche arriÉre au cinÊma" : Alekseieva se lÉve, prend le verre sur la table, attrape ses bÊquilles et part Á reculons vers le plan de travail ; Remizova porte sa main Á sa bouche et colle son chewing-gum sur l'ongle de son majeur... MËme chose pour les autres. Sauf Alekseiev qui observe simplement.
Puis, d'un coup, les personnages reprennent leur direction habituelle, chacun jouant ce qu'il a dÊjÁ fait. Tout reprend avec le rire en coulisses qui retentit Á l'envers.


Rires Á l'envers.


REMIZOVA (A Alekseiev). Pourquoi est- ce que vous n'avez pas d'enfant ?


ALEKSEIEV. Pourquoi faire ?


Rires.


REMIZOVA (Elle m×che un chewing-gum). Comment Úa pourquoi ? Si j'avais pu, j'en aurais eu un.


REMIZOFF. Tu veux que ton enfant ressemble Á Úa ? ..(Il montre Alekseieva qui revient vers la table). AccrochÊ Á deux bÊquilles, on dirait une "bite".


ALEKSEIEVA (Elle pose la chope sur la table, s'assied). Je ne suis pas une "b:".


REMIZOVA. Pourquoi ? Les enfants ne naissent pas toujours infirmes. Regardez les Levitski, ils y sont bien, et leur enfant est normal.


Rires.


REMIZOFF. Et les Zaganchine, eux, ils ont trois enfants qui marchent tous avec des bÊquilles et qui ressemblent Á des "b:".


REMIZOVA (Elle colle son chewing-gum Á son ongle). Et toi, tu as la tienne qui pend ! Sinon, on aurait pu avoir un enfant ! Infirme ou pas, peu importe ! Je l'aurais aimÊ de la mËme faÚon.


Rires.


REMIZOFF. Mais moi, je veux pas d'une "b..." avec des bÊquilles !


Rires.


(Il verse du cognac dans son verre). C'est pour Úa que, assis sur le poison liquide, je bois la selle liquide ! .. C'est pour Úa que ma "b:" pend. SantÊ ! (Il boit longuement et bruyamment).


Tous l'observent en silence.


Rires.


(Il vide son verre, fait la grimace. D'une voix enrouÊe). Une boulette, je veux une boulette ! Une bÊquille pour une boulette ! ..


Rires.


(Il mange. Reprend son souffle). J'avais pas bu comme Úa depuis longtemps. Depuis la guerre sans doute. J'avais complÉtement arrËtÊ. Perdu l'habitude. Sans parler des conversations qui vont avec : chiasse, "b: qui pend"... La mienne, entre autres ! ..


Rires.


Et ce troupeau d'idiots toujours prËt Á rire ! .. (Il regarde dans la direction du rire).


Rires.


ALEKSEIEVA. Je suis pas un troupeau.


Rires.


REMIZOFF. Je parle pas de toi.


Remizova aux paroles de son mari au sujet du "troupeau d'idiots" n'a absolument pas rÊagi. Alekseiev non plus mais on le sent lÊgÉrement tendu.


(Il regarde la bouteille). Combien il en reste ? Encore pour un verre. Allez, Úa me rÊchauffera le cur !


REMIZOVA. Ca te suffit pas ?


REMIZOFF. (Il lui prend la main. Il voit le chewing-gum collÊ Á son ongle). Ce chewing-gum ressemble Á un cerveau humain miniature. Alex, regarde ! .. (Il veut montrer Á Alekseieva le chewing-gum sur la main de sa femme)


REMIZOVA. (Elle retire sa main, mord le chewing-gum sur son ongle, m×che). Quel cerveau ? Y a plus de cerveau !


REMIZOFF.Et voilÁ, elle l'a m×chÊ. M×cher du cerveau, Úa, tu peux le faire.


REMIZOVA. Et toi, g×ter l'ambiance, tu sais bien aussi.


Rires.


REMIZOFF. Je g×te rien du tout. Je bois seulement du poison liquide. Et ma "b: liquide" ballote entre mes jambes. Est-ce ma faute ?


Rires.


REMIZOVA (Elle se lÉve ; Á Alekseieva). OÝ est-ce qu'on peut fumer chez vous ?


ALEKSEIEVA. LÁ-bas, sur le palier. Il y a une petite boite pour les cendres.


Rires.


REMIZOVA (Elle s'approche du portemanteau, sort de son sac des cigarettes). Quelqu'un vient fumer ?


Rires.


ALEKSEIEV. Oui, moi.


Rires.


ALEKSEIEVA. Mais tu as arrËtÊ. Tu ne fumes plus.


ALEKSEIEV. Et je buvais plus non plus. Jusqu'Á aujourd'hui.


REMIZOFF. Je viens moi aussi.


(Rires)


REMIZOVA. Reste lÁ !


REMIZOFF. C'est vrai, j'ai encore Á faire avec mon liquide. Il me reste encore une joie dans la vie... OÝ est mon verre ? Si avec Úa, ma bite est pas plus joyeuse, au moins Úa fera du bien Á mes jambes. ( Il boit le reste de cognac).


Rires.


Alekseiev et Remizova sortent. AprÉs avoir bu, Remizoff se cache le visage dans les mains, et reste assis sans bouger.


ALEKSEIEVA. Mange quelque chose.


Sans lever la tËte, Remizoff, de la main, lui fait signe d'attendre, de ne pas le dÊranger.


Rires.


REMIZOFF (Il lÉve un visage radieux). Ca y est, je crois que Úa a pris ! (Il se visse un doigt contre la tempe). AnesthÊsie totale. Maintenant on peut s'amuser.


Rires.


Remizoff, ivre, rÊpÉte le rire.


ALEKSEIEVA. Dis-moi, Remizoff, pourquoi est-ce qu'on peut jamais te voir sÊrieux ? Pourquoi est-ce que tu sors toujours des plaisanteries dÊbiles ? T'as bien vu que personne les comprend, que Úa plaÏt Á personne. J'ai parfois l'impression que tu cherches juste Á te fuir. Je me trompe ?


REMIZOFF. Alex, je vais te rÊpondre... Non, ne dis rien : Úa veut dire quoi Ëtre sÊrieux ? Qu'est-ce que tu appelles "Ëtre sÊrieux" ? Compter les jours jusqu'aux allocs, lire tous les matins les "Izvestia" et penser que c'est vraiment pas facile d'Ëtre infirme par ces temps difficiles ? .. C'est Úa que tu appelles "Ëtre sÊrieux"' ? .. Je vais te dire, si je deviens comme tu dis sÊrieux, dans deux semaines, je suis mort ; y aura pas que ma bite qui marchera pas, je vais aussi devenir une grosse flaque de merde ; comme Úa, je pourrai rendre visite Á mon voisin du dessous en passant Á travers le plancher. T'as probablement raison, en effet je me fuis. Mais je crois surtout que c'est ceux qui veulent me voir diffÊrent que je fuis. Tous ceux qui voudraient me faire entrer dans une case et accrocher au-dessus de moi, avec un bout de fil de fer, la pancarte : "Monstre". Mais je resterai pas Á cette place ni ailleurs ! Ceux qui paraissent en bonne santÊ, ceux qui se dÊplacent sur leurs deux jambes, ceux qui voient en moi un monstre, un infirme, c'est ceux-lÁ les monstres. Seulement, c'est Á l'intÊrieur qu'ils sont dÊfigurÊs. Le monde entier est dÊfigurÊ. Et c'est envers ce monde-lÁ que tu veux que je sois sÊrieux ?


Rires.


Quand mËme Alex, tu sais, tout Úa, (Il marque l'espace environnant de sa main) Úa ressemble plus Á un dÊlire, Á une hallucination. Et celui qui prend Úa au sÊrieux, c'est celui-lÁ qui devient fou. Tiens, tu peux le noter dans ton carnet de citations.


Rires.


ALEKSEIEVA (LÊgÉrement prostrÊe). J'en ai pas.


Rires.


REMIZOFF. AchÉtes-en un de toute urgence.


Rires.


Alekseieva est pensive. Le visage de Remizoff ne traduit aucune expression. Il agite une main devant le visage d'Alekseieva.


Rires.


ALEKSEIEVA (Elle revient Á elle, sourit). Tout va bien.


REMIZOFF. Je pensais que tu Êtais en transe.


ALEKSEIEVA (Elle regarde le rÊveil). Il est dÊjÁ minuit.


REMIZOFF (VÊrifiant l'heure sur sa montre). Le temps passe vite.


ALEKSEIEVA. Il passe pas, il clopine sur des bÊquilles.


Rires.


REMIZOFF. MËme avec des bÊquilles, il passe vite.


Rires.


ALEKSEIEVA. Mais pourquoi penses-tu que ce monde est un dÊlire ? Tu peux le dÊmontrer ?


REMIZOFF. Qu'est-ce qu'y a Á dÊmontrer ! Je veux pas Ëtre un monstre - j'en suis un. Je veux pas mourir - mais je sais exactement que Úa arrivera. Et tu oses dire que c'est pas du dÊlire ?


ALEKSEIEVA. PremiÉrement, monstre et infirme c'est deux choses diffÊrentes.


REMIZOFF. Je vois pas la diffÊrence.


Rires.


ALEKSEIEVA. DeuxiÉmement, personne ne veut mourir. Mais c'est la loi de la nature.


REMIZOFF. La loi du dÊlire, oui. C'est Úa que tu veux dire ?


ALEKSEIEVA. Le dÊlire n'a pas de loi.


REMIZOFF. Si, pour ce dÊlire-lÁ, y en a une.


Rires.


Tiens, je vais te donner une deuxiÉme preuve que tout ce qui nous entoure est une vraie connerie. Une "b:", une grosse "b:", je dirais. Appuie sur un il avec un doigt et fixe quelque chose. Tiens, par exemple, ce vase avec les fleurs.


Alekseieva, suit les conseils de Remizoff, appuie sur un il avec un doigt, regarde le vase. Remizoff immobile, l'observe et attend.


Rires.


Je fais toujours Úa quand le monde devient trop sÊrieux. D'habitude, aprÉs Úa, il me semble plus gai.


ALEKSEIEVA (Elle retire le doigt de son il). Bon, et alors ?


REMIZOFF. Quoi, t'as rien remarquÊ ? Il s'est rien passÊ avec le vase ?


ALEKSEIEVA. Il se dÊforme. Et aprÉs ?


Rires.


REMIZOFF. Attends, Úa va devenir clair. Viens lÁ, que je jette un coup d'il sur toi. Sous un angle particulier. (Il se presse un il avec un doigt). Te voilÁ toute dÊfigurÊe. Oh, comme tu sais bien sauter ! (Il bouge son il de son doigt). En haut, en bas, en haut, en bas ! .. Hop hop, hop hop !..


Rires.


ALEKSEIEVA. ArrËte de me dÊformer. J'y suis dÊjÁ assez comme Úa. Des deux jambes.


Rires.


REMIZOFF. (Il regarde dans la bouteille vide). C'est vide.


Rires.


J'ai de l'argent mais j'ai pas envie d'y aller. T'irais pas, toi ?


Rires.


ALEKSEIEVA. Ca va bien pour moi.


REMIZOFF. Peut-Ëtre qu'Alekseiev... ?


ALEKSEIEVA. Il n'ira pas.


REMIZOFF. Ton mari est un salaud.


ALEKSEIEVA. Vraiment ?


Rires.


REMIZOFF. Juge par toi-mËme. D'abord, il nous montre son caleÚon, ensuite, il m'insulte, et maintenant, il ne voudra pas aller au magasin !.. C'est sÙr, quand il revient, je le dÊforme.


Rires.


ALEKSEIEVA. Laisse donc.


REMIZOFF. Pourquoi ? Je le dÊformerai Á un point que tu le reconnaÏtras pas. C'est sa faute.


ALEKSEIEVA. Alors fais-le.


Rires.


REMIZOFF. Mais je vais le faire !


ALEKSEIEVA. Vas-y.


Rires.


REMIZOFF. Je vais le dÊformer. Et je lui dirai qu'il le fallait.


Rires.


Pause.


Ecoute Alex, si tu le quittais, hein ?!.. Viens avec moi. J'ai des plus belles jambes.


Rires.


ALEKSEIEVA. Ca va, changeons de sujet.


Rires.


Pause.


REMIZOFF. Dis voir Alex, tu as une pharmacie chez toi ?.. Avec beaucoup de mÊdicaments ?..


ALEKSEIEVA. Pourquoi faire ?


REMIZOFF. T'aurais pas quelque chose du genre "nÊo-codion" ?


Rires.


ALEKSEIEVA. Pourquoi faire ? Tu te drogues ?


REMIZOFF. Qu'est-ce que tu dis !.. Ca va pas, non ? Simplement je dÊforme un peu ce monde.


ALEKSEIEVA. T'as qu'Á appuyer sur ton il et le dÊformer comme tu veux.


Rires.


REMIZOFF. Tu penses pas que mon doigt va se fatiguer ?


Rires.


ALEKSEIEVA. Non, j'ai pas les mÊdicaments que tu veux.


REMIZOFF. Et de la colle "Moment", t'en aurais peut-Ëtre ?


Les personnages s'immobilisent.


Rires.


La musique retentit. Noir progressif.


AprÉs quelques minutes - le temps que les acteurs changent de position - la lumiÉre revient. La musique n'a pas cessÊ , elle diminue juste un peu pour qu'on puisse entendre ce que disent les acteurs. Effet stroboscope.
Remizoff est assis sur une chaise, d'un cÆtÊ de la table ; il a dans les mains un sachet en plastique dans lequel il respire : toxicomanie. Alekseieva est toujours assise Á table.


REMIZOFF (Il s'Êcarte du sachet avec la colle). Je pense que tu as dÊjÁ entendu des expressions comme : "un moment de bonheur", "saisir le moment" ?.. En fait, tout est directement liÊ Á cette colle. (Il montre le paquet). On dit aussi : " le moment de vÊritÊ". Je crois mËme que c'est le nom d'une Êmission Á la tÊlÊ. Et Úa parle de quoi encore une fois ?.. Du fait que la vÊritÊ, on ne peut l'atteindre qu'avec l'aide de la colle "Moment".


ALEKSEIEVA (Sceptique). Ouais. Moi j'ai toujours pensÊ que Úa voulait dire que cette colle ne collait que provisoirement.


REMIZOFF (Il respire profondÊment dans le sachet. S'Êcarte. Regard hÊbÊtÊ). En effet. Je crois que pour moi, Úa a pris.


Rires.


(Il montre le mur d'un doigt). Oh ! Un chien qui vole !..


ALEKSEIEVA (Elle regarde). Comment ?!


REMIZOFF. Vert !


Rires.


La musique est plus forte. Les personnages s'immobilisent. Noir.


LumiÉre. Musique plus faible. Remizoff et Alekseieva sont assis Á table. Remizoff fouille dans la boite Á pharmacie (une boite en carton remplie de mÊdicaments).


REMIZOFF. Oh! Du primalan ! Et tu me disais que t'avais rien. C'est pas bien de mentir aux amis, Alex !


ALEKSEIEVA. On me l'a prescrit contre les dÊmangeaisons. Mes mains me grattaient Á cause du produit vaisselle. (Elle montre les comprimÊs, ÊtonnÊe). Ca aussi, Úa te va ? !..


REMIZOFF. C'est parfait ! J'ai parfois mes jambes qui me dÊmangent. Pour cause de paralysie cÊrÊbrale. Viens voir que je t'emprunte deux comprimÊs. T'as rien contre ? ..


Rires.


Les personnages s'immobilisent. La musique est plus forte. Noir.


LumiÉre. Musique plus faible. Remizoff est debout, les fesses collÊes au plan de travail ; dans ses mains un pot en verre rempli d'un liquide blanc comme du lait qu'il mÊlange avec une cuiller. Sur le plan de travail des tubes de dentifrice ÊcrasÊs. Alekseieva est assise Á la table.


REMIZOFF (D'un ton Êdifiant). Du bon dentifrice de chez nous. Les dentifrices Êtrangers sont mauvais. Ils ont - comment dire ? - un spectre d'action trop Êtroit. Ils servent Á se laver les dents, point. Nos fabricants sont bien plus prÊvoyants : en plus de se laver les dents, on peut aussi prÊparer un cocktail comme celui-lÁ. D'ailleurs, cette recette je l'ai apprise quand j'Êtais Á l'hÆpital. Je vais te dire, lÁ-bas, on avait des experts. Dans ma chambre, y avait un homme - il buvait la lotion "Borodino" et il disait que gr×ce Á Úa, les femmes l'aimaient parce que son haleine sentait l'homme distinguÊ. Y en avait un autre, il diluait dans l'eau de la liqueur d'eucalyptus et il appelait Úa le cocktail "Courage". A propos, comment on va l'appeler celui-lÁ ? (Il cesse de remuer, renifle ce qu'il y a dans le pot. Il se retourne vers la table, examine les tubes de dentifrice, lit les noms). Alors..."d'orange"... "des bois"... "Bouratino"... "Promenade matinale de Bouratino dans le bosquet d'orangers". (Il boit une gorgÊe). C'est exactement Úa !


Rires.


Les personnages s'immobilisent. Musique plus forte. Noir.


LumiÉre. La musique diminue. Les acteurs sont immobiles. Remizoff, sans pantalon, en caleÚon, en chemise et la cravate de travers, se tient prÉs de la sortie, l'air ÊtonnÊ. PrÉs de lui, Remizova regarde perplexe le pot de "cocktail" dans la main de son mari. DerriÉre elle, Alekseiev (Á la diffÊrence des autres, il donne de lÊgers signes de vie). Alekseieva est assise Á table, toute tendue : devant Remizova, elle a honte pour Remizoff, elle se sent coupable.
Quand la lumiÉre revient, les acteurs sont immobiles quelques instants. Puis - avec la diminution de la musique - ils s'animent brusquement.


REMIZOVA (En mËme temps que Remizoff). Quoi ?


REMIZOFF (En mËme temps que Remizova). Hein ?


Rires.

REMIZOVA (En mËme temps que Remizoff). Qu'est-ce que c'est que Úa ?


REMIZOFF (En mËme temps que Remizova).Hein ? Qu'est-ce tu dis ?


Rires.


REMIZOVA (Elle montre le pot). Y a quoi lÁ-dedans ? Et oÝ est ton pantalon ?


REMIZOFF (Il prend un air digne). C'est pas donnÊ Á tout le monde de se montrer en caleÚon. Je veux au moins une fois me sentir un homme. ( Il boit bruyamment le contenu du pot).


Rires.


REMIZOVA. C'est quoi ce mÊlange ?


REMIZOFF. Ce mÊlange s'appelle "Mort de Bouratino dans la forËt d'orangers". (Il tend le pot Á Remizova.) T'en veux ?


(Rires)


REMIZOVA (Sans toucher le bocal, elle sent le "cocktail"). C'est du dentifrice ? !


REMIZOFF. J'ai bien dit : "Mort de Bouratino d'un amour excessif pour les oranges". Son estomac lui a longtemps fait mal.


Rires.


ALEKSEIEV (Debout contre le plan de travail , il examine les tubes vides ; Á Alekseieva). Quoi ? ! Il a vidÊ toute notre rÊserve de dentifrice ? !..


Rires.


REMIZOFF (A Alekseiev). Permettez mon cher, Úa veut dire quoi "vider" ? !.. Rectifiez l'expression s'il vous plaÏt ! Et videz-vous plutÆt de votre air de fausse courtoisie, je vous prie. Pour la vidange, c'est au fond du couloir, Á droite.


Rires.


ALEKSEIEV (Sans faire attention Á Remizoff, s'adresse Á Alekseieva). Tu lui as permis de faire Úa ? !.. D'utiliser tout notre dentifrice?!..


REMIZOFF (A Alekseiev). Vous n'allez pas vous Ênerver pour un malheureux dentifrice ! Tu parles, du dentifrice ! Je vous en achÉterai du dentifrice ! .. C'est quand mËme Êtrange dans votre cas de tant vous prÊoccuper de la santÊ de vos dents. Non, c'est sÙr, y a un truc : des jambes tordues et difformes mais un sourire Êclatant de blancheur ! ... Vous savez Á quoi Úa me fait penser ? .. Au cinÊma, j'ai vu une photo de Stallone souriant sous laquelle quelqu'un, avait dessinÊ avec un marqueur un petit corps dÊgoÙtant qui ressemblait Á un microbe avec des furoncles Á la place des biceps. Et il avait Êcrit : "Rambo dÊshydratÊ".


Rires.


Alekseiev s'assied Á table. Remizoff se tient un instant debout puis s'assied Á table.


REMIZOFF (Sans aucun espoir, il propose Á tous son "cocktail"). Qui veut de l'Orange de Bouratino" ?


Silence.


Apparemment, je vais Ëtre obligÊ de le boire moi-mËme... (Il remplit un verre, boit). Des boulettes, y en a plus ?


Rires.


ALEKSEIEVA. Non.


Rires.


Pause.


REMIZOFF. Et si on mettait de la musique, pour danser ? ... C'est quand mËme un anniversaire.


ALEKSEIEV. C'est quoi Úa ? Une nouvelle blague ?


Rires.


REMIZOFF. Non, pourquoi donc. J'ai jamais ÊtÊ aussi sÊrieux. Les gens sont persuadÊs qu'on ne peut danser que sur ses jambes. Mais moi, personnellement, j'ai prouvÊ Á tout le monde, par mon existence, qu'on peut danser aussi bien sur la tËte, sur le ventre et mËme sur les oreilles.


Rires.


ALEKSEIEVA. Comment Úa, sur les oreilles ?


REMIZOFF. Tu sais, Alex, si tu avais des oreilles d'ÊlÊphant, et si c'Êtait pas ton anniversaire, je te demanderais de te coucher par terre, d'Êtaler au maximum tes oreilles - et je danserais dessus. Tu verrais par toi-mËme que c'est pas bien difficile.


Rires.


REMIZOVA. D'accord ! Venez danser ! .. Finalement, ici on est tous des infirmes, il n'y a pas d'Êtrangers parmi nous - on ne gËnera personne. (Elle se lÉve, entraÏne Alekseieva.) Allez, allez, dansons ! C'est vrai Úa, on a qu'une vie !


ALEKSEIEVA. Non, mes amis, dansez sans moi ! Je prÊfÉre rester assise.


Remizova entraÏne Alekseiev.


REMIZOFF (Il se lÉve, veut entraÏner Alekseieva). Alex, tu dois le faire ! Tu t'en souviendras quand tu mourras. Quand tu seras devant Dieu, tu lui diras : tu as fait de moi une infirme, espÉce de salaud - mais j'ai quand mËme dansÊ, oui dansÊ ! - et tu lui cracheras au visage - comme Úa : pfft ! ..


ALEKSEIEVA (Elle se lÉve). Ne viens pas dire aprÉs que j'ai dansÊ comme une "b:".


REMIZOFF. Pour le moment, on est tous des "b:". T'inquiÉte pas.


Rires.


Alekseiev va au magnÊtophone.


REMIZOFF (A Alekseiev). Quelque chose de pas trop rapide, s'il te plaÏt. J'ai pas le sens du rythme.


Rires.


Alekseiev branche le magnÊtophone. Ils dansent. Musique lourde, Êtrange, entre hip-hop et tango. Remizoff tombe en dansant. Remizova et Alekseieva l'aident Á se relever. Puis c'est Alekseieva qui tombe. Ils la relÉvent. Elle se tient debout, et, confuse, essaie d'aller vers la table. Ils la soutiennent, la persuadent de retourner danser, elle accepte.
Pendant la danse, surtout quand les personnages tombent, le rire en coulisse retentit.
La danse s'arrËte. Tous, fatiguÊs, vont vers la table.


REMIZOVA. J'ai ma dose pour un an !


Rires.


ALEKSEIEVA. Oui, jusqu'au prochain anniversaire.


Rires.


ALEKSEIEV. Un autre anniversaire, je supporterai pas.


Rires.


REMIZOVA (Á Alekseiev). Quoi ? Qu'est-ce qui t'a pas plu ? On a bien dansÊ pourtant !


Rires.


ALEKSEIEV. Ouais, c'Êtait classe.


Rires.


Pause


REMIZOFF (Il prend le pot de "cocktail") : Qui veut de l'"Orange des bois" ?


REMIZOVA (Elle attrape le pot. Remizoff ne le l×che pas) : Ca suffit avec Úa !


REMIZOFF. Mais regarde donc comme Úa sent ! (Il souffle sur Remizova)


REMIZOVA (Elle chasse l'air de sa main). On se croirait dans une salle d'opÊration !


Rires.


ALEKSEIEV. Ce qui m'intÊresse, c'est de savoir avec quoi je vais me laver les dents demain ?


REMIZOFF. Je te laisserai un peu de "Bois d'orange". Le matin, tu te lÉves, tu te sers un petit verre et avec Úa, fini les caries !


Rires.


ALEKSEIEV (A Alekseieva). Pour le prochain anniversaire, n'oublie pas d'acheter plus de dentifrice.


Rires.


REMIZOFF (A Alekseiev). Soit dit en passant, j'ai de l'argent. Si tu veux y aller ...


Un coup Á la porte.


ALEKSEIEVA (A Alekseiev). C'est chez nous ?


Rires.


On frappe un coup Á la porte suivant un code particulier.


REMIZOVA. On dirait, oui.


Rires.


ALEKSEIEVA (A Alekseiev). Va donc ouvrir.


Alekseiev se lÉve, va vers la porte d'entrÊe.


Rires.


On frappe suivant un code particulier.


ALEKSEIEV (Tout en marchant). Je viens, je viens ! ..


Rires.


Alekseiev ouvre. Entrent deux hommes en blouse de travail : Nœ1 et Nœ2. Sous sa blouse, Nœ1 porte un maillot rayÊ de marin, ses cheveux sont ÊbouriffÊs, il n'est pas rasÊ, il a dans la main une petite valise comme celle des plombiers ou des Êlectriciens. Nœ2 porte un bonnet de ski, la poche de son pantalon est gonflÊe par une bouteille. Tous les deux sont des prolÊtaires dans le sens profond du terme : dÊfaut de prononciation, n'expriment aucune Êmotion, sont sales, etc. Ils ont un Êpais maquillage. Avec leur apparition, en fond, rÊsonne la musique qui s'arrËte quand ils commencent Á parler. Le rire en coulisses cesse aussi.


Nœ2 (Il serre la main d'Alekseieva). Salut !


Nœ1 (Il sert la main d'Alekseiev). Ben quoi, on tombe mal ?


ALEKSEIEV. C'est que c'est l'anniversaire de ma femme. Asseyez-vous donc avec nous pour fËter Úa.


Nœ2 (Il tire une bouteille de vodka de sa poche). D'ac ! On a un cadeau pour la table. (Il se tourne vers la table). On peut, vraiment?.. Ca fait quand mËme un bout de temps qu'on est voisins, en fait.


ALEKSEIEVA (Elle veut se lever, mais reste assise). Entrez, entrez ! .. Bien sÙr. Alekseiev, on a encore des chaises quelque part ? ..


ALEKSEIEV (Il regarde autour de lui. Trouve une seule chaise - contre le plan de travail). Une seule.


Nœ2. Ca fait rien, on va s'asseoir sur la mËme. Y a pas de mal Á Ëtre Á l'Êtroit, comme on dit.


Nœ1 laisse sa valise Á l'entrÊe ; Nœ2 enlÉve son bonnet, le fourre dans une poche de sa blouse, des deux mains, se lisse les cheveux. Tous deux s'affalent sur la mËme chaise.


Nœ2 (Il ouvre la bouteille, s'apprËte Á servir). Dites voir, y manque un contenant.


ALEKSEIEV (Il donne son verre). Tiens, prends le mien. C'est Êgal, je ne bois pas.


REMIZOVA (Elle donne son verre). En voilÁ encore un.


Nœ2. Ben quoi ? Vous buvez pas non plus ?


REMIZOVA. Je passe.


Nœ2 (A Alekseieva). Et vous ?


ALEKSEIEVA. Moi non plus.


Nœ2. Bon, regardez voir. C'est mon affaire de proposer. (Il veut servir Remizoff)


REMIZOFF (Il montre les restes de "cocktail" dans son verre). J'ai ce qu'il faut.


Nœ2. Personne boit, c'est Úa ? C'est bien la premiÉre fois que je vois des gens comme vous.


Nœ1. N'importe quoi - y a Sidorov du deuxiÉme service, lui aussi il a arrËtÊ. Et maintenant, il a du fric, il est mËme parti en vacances au bord de la mer cette annÊe.


Nœ2. Tu peux pas comparer ! Sidorov ! Il touche trois fois plus que moi. Lui, s'il boit pas, il peut se payer une voiture au bout de 5 mois. Mais moi pauvre nul - je bois, je bois pas, pieds nus je suis nÊ, pieds nus je mourrai. Ca fait rien va, tiens voir ton verre. (Il sert nœ1 ; Á Alekseieva). Bon sang, vous avez la vie devant vous, comme on dit ! ..


Nœ1 et Nœ2 boivent. Ils regardent ce qu'ils peuvent manger. Il ne reste que du pain.


ALEKSEIEVA (Elle veut se lever). J'ai encore de la salade.


Nœ2 (Il prend un morceau de pain, le mange). Reste donc assise. On est des gens simples, nous, on mange du pain.


Nœ1 (Il mange du pain). Comment que c'est en Russie depuis des sieks et des sieks ? Pain et vodka - c'est tout ce qu'y faut Á un moujik.


Nœ2. Allez, un deuxiÉme verre, que le premier reste pas seul. (Il sert)


ALEKSEIEVA (Elle essaie de se lever). Je vous apporte quand mËme la salade.


Nœ2 (Il tape brusquement de la main sur la table et crie). As-ss-sis ! (Plus calme). J'ai dit qu'on Êtait des gens simples.


Nœ1. Ouais, des ouvriers. Les "outioutiou-moutioutiou", c'est pas pour nous. Nous, on est comme nos vieux, depuis des sieks et des sieks en Russie - pain et vodka... Bon anniversaire !


Nœ1 et Nœ2 boivent. Ils mangent.


Pause.


Petit Á petit, l'air de rien, Nœ2 pousse Nœ1 de la chaise.


Nœ1 (Assis tout au bord). Tu prends trop d'place. Pousse-toi voir un peu !


Nœ2. Et pourquoi Úa ? J'y suis pour queq'chose si t'as un gros cul ?


Nœ1. Pas pu gros que l'tien ! Assieds-toi et ferme-lÁ.


Nœ2. Elle est bonne celle-lÁ ! J'dois m'taire quand c'est toi qu'as commencÊ ? Une chaise Úa lui suffit pas !


Nœ1. Mais regarde donc - t'as pris toute la place ! ... EspÉce d'usurpateur !


Nœ2. Attends ! Me trait'pas d'usurpateur ! Pass'que, entre autres, quand j'Êtais malade et que j'avais le tÊlÊphone sous la main, lÁ, on s'occupait bien d'moi. Mais quand j'ai ÊtÊ guÊri, que j'suis revenu dans le service, d'un seul coup, c'Êtait pu les mËmes gueules ! .. Vas-y donc chez ton Sidorov, engueule-le ! Pourquoi que tu me gueules dessus ? .. Bien sÙr avec ses potes, on soigne ses relations ! Et moi, on peut me gueuler dessus, c'est Úa ? J'suis pas Sidorov, je dois tout supporter.


Nœ1 (Il se lÉve, complÉtement hors de lui). T'as pas bientÆt fini ? !.. Tu sais c'que je vais t'dire ? .. Va t'faire, tu sais quoi ? !..


Nœ2 (Il s'Êcarte l'oreille de la main, simule l'attention). Non, quoi ? Vas-y, dis-le.


Nœ1 (Il contient sa fureur). Je l'dirais bien. Mais y a des gens ici, j'veux pas qu'y-s-entendent. J'te dirais bien, comme on dit en Russie depuis des sieks et des sieks...


ALEKSEIEVA (Aux deux hommes qui se querellent). Mon Dieu, ne vous disputez pas ! Prenez ma chaise. Je vais m'asseoir sur les genoux de mon mari. (Elle se lÉve).


Nœ2 (A Alekseieva). As-ss-sis !.. On peut bien le faire, nous. (A Nœ1, sur un ton conciliant). Si tu venais t'asseoir sur mes genoux, hein ? .. Et souviens-toi de ma gentillesse.


Nœ1 (Il se calme). Ca va. Bon dieu, je vais essayer d'oublier. (Il s'assied sur les genoux de nœ2).


Nœ2. Comme t'es dessus, sers donc le troisiÉme. Les deux premiers s'emmerdent.


Nœ1 sert Á boire. Pendant la querelle, Remizoff a posÊ la tËte sur le bord de la table et s'est endormi.


Nœ1 et Nœ2 boivent et mangent.


Pause


Nœ2. Tu peux pas t'asseoir mieux que Úa ? Tu m'Êcrases avec tes os, j'ai la cuisse toute raide.


Nœ1. Faudrait savoir, il est comment mon cul ? Gras ou osseux ? ... c'est quoi ce bazar ! Fais pas le con !


Nœ2. Attends, me traite pas de con ! Tu crois que pass'que tu gagnes plus que moi, je vais t'autoriser Á traÏner dans la boue ma dinitÊ humaine ?! T'as de l'argent, et de l'esprit, il en faut pas alors ?!.. T'as trouvÊ la bonne tache ! (Il lui met son poing dans la figure)


Nœ1. Quand est-ce que je t'ai traitÊ de con ?!.. Pourquoi que tu dis Úa ?!


Nœ2. Et pourquoi que tu dis que je fais le con ?


Nœ1. Attends, Úa veut pas dire que j'te prends pour un con. C'est juste une faÚon de parler.


Nœ2. Pour moi, c'est pareil !


Nœ1. Joue pas sur les mots !


Nœ2. C'est c'que tu fais tout le temps, toi!


Nœ1. OÝ t'as vu que je joue sur les mots ? Prouve-le ! Pass'que j'ai dit que tu fais le con ?


Nœ2. T'as pas le droit de dire Úa. Ca y est, Úa r'commence, tu veux encore le bordel, c'est Úa ?!..


Nœ1. Va t'faire !


Nœ2. (Il fait tomber Nœ1 de ses genoux). OÝ Úa ?!..


Nœ1. Et moi, tu m'envoies oÝ ?!


Nœ2. Qui est-ce qui t'envoie ?!


Nœ1. J'veux dire - de maniÉre indirecte !


Nœ2. Mais pourquoi tu veux que je fasse le con ? Je t'ai pas dÊjÁ demandÊ d'arrËter, non ?!..


REMIZOVA (Elle se lÉve. Aux Alekseiev). Il est temps pour nous de ... (Elle secoue Remizoff). LÉve-toi, on s'en va. On rentre Á la maison.


Nœ2 (Il met ses mains en porte-voix). La prochaine station : kilomÉtre 101 !


Nœ1 et Nœ2 rient.


REMIZOVA. Bon, qu'est-ce que je vais faire de lui ?


Nœ1. Hein ? On va le transporter sur le lit - qu'il se repose jusqu'Á ce qu'il sera en Êtat.


Nœ2. Pour sÙr ! Il a bu un coup de trop, et alors ! C'est un homme, quand mËme.


ALEKSEIEVA. Oui ! Qu'il dorme quelques heures. Ce soir, je pense qu'il ira mieux. Alors, on te le renverra.


REMIZOVA. Je ne sais vraiment pas quoi faire. Quelle honte quand mËme !


Nœ2. La honte ?! Il a bu un coup de trop, la belle affaire. C'est un homme je te dis. (A Nœ1) Viens-lÁ qu'on le porte jusqu'au lit, le pauvre.


Nœ1 et Nœ2 se lÉvent, s'approchent de Remizoff. Nœ2 le prend sous les bras, Nœ1 sous les genoux.


Nœ2. Prends-le donc par le cul ! ... Ca y est ?


Nœ1. Je l'tiens.


Nœ2. On y va !


REMIZOFF (Dans ses rËves). J'ai un travail qui paye !..qui paye vraiment bien !


Nœ2. T'en as de la chance, vieux : t'as un travail qui paye et nous, lÁ, on va te poser sur un lit.


REMIZOFF. Un travail qui paye, Úa veut dire qu'avec ce que je gagne j'ai tout juste assez pour vivre.


Nœ2. Qui est-ce qui va Ëtre bien, lÁ ? Hein, vieux, qui Úa !..


REMIZOFF. Oh oh, c'est bon ! Que c'est bon!.. Enlevez-moi mes chaussures, s'il vous plaÏt. Merci. Je sais qui vous Ëtes - vous Ëtes les anges de la mort.


Nœ2. Qu'est-ce que tu dis, vieux ? Ca fait bien longtemps qu'on est plus des anges.


Nœ1 et Nœ2 enlÉvent les chaussures de Remizoff, dÊfont sa cravate, Ætent ses lunettes (Nœ2 les met sur son nez)


REMIZOVA (Regardant son mari endormi). Est-ce que c'est pas une honte ?!.. Allez donc sortir avec lui ! .. (Elle se dirige vers la sortie. Elle se retourne). Je prÊfÉre m'en aller. Merci pour tout. Et toutes mes excuses, s'il vous plaÏt, pour ce... cet empotÊ.


ALEKSEIEVA. Tu parles ! Pourquoi tu t'excuserais !


ALEKSEIEV. Bien sÙr. Tu vas pas t'excuser pour les fautes d'un autre.


REMIZOVA. Alors excusez-le, lui. (D'un signe de la tËte, elle montre le dormeur). Je sais bien que tout Úa, c'est Á cause de la vie qu'il a.


ALEKSEIEVA. Oui, oui. C'est dur pour tout le monde en ce moment.


REMIZOVA. Ca va, je m'en vais. ... (A Nœ1 et Nœ2 qui sont occupÊs Á discuter.) Au revoir.


ALEKSEIEV (Il se lÉve). Je t'accompagne.


ALEKSEIEVA (elle se lÉve). Oui, oui. On t'accompagne.


REMIZOVA. Attendez ce soir pour le lever. Qu'il rentre Á pied. Ou alors appelez un taxi. Je vous rembourserai aprÉs.


ALEKSEIEV. On fera tout ce qu'il faudra.


ALEKSEIEVA. Bien sÙr. Mais pour l'instant, qu'il dorme.


Les Alekseiev et Remizova sortent.


Le dialogue entre Nœ1 et Nœ2 commence aux paroles d'Alekseiev : "Bien sÙr. Tu vas pas t'excuser pour les fautes d'un autre" et jusqu'au moment oÝ les Alekseiev et Remizova sortent. Ils sont assis Á table sur les chaises libres, boivent de la vodka, et sans prËter attention aux autres, discutent doucement (bruit de fond).


Nœ1 (Il boit un coup, mange un morceau de pain). Ma foi, elle est bonne cette vodka. Mais je prÊfÉre le rhum. Tu te souviens du temps oÝ on en trouvait partout ?


Nœ2 (Il boit, mange, rote bruyamment). Ouais.


Nœ1. A l'Êpoque, j'avais du fric. Tu te souviens du fric qu'y avait au boulot ? ...


Nœ2. Ouais, ouais.


Nœ2. Alors je suis passÊ prendre du rhum au magasin en pensant qu'y faut que je le goÙte, voir ce que Úa vaut. Regarde : la vodka quand tu la bois, Úa te chauffe lÁ, (Il se caresse la poitrine).oui ? - et puis c'est tout, Úa passe. Mais avec le rhum, Úa chauffe, Úa chauffe, Úa en finit pas ! .. Compare !..


Nœ2. Ouais.


Nœ1. Tu sens la diffÊrence ? ..


Nœ2. Ouais.


Nœ1. Mais maintenant, on en vend plus du comme Úa. Celui qu'on trouve, c'est du russe, et celui-lÁ j'en veux pas.


Nœ2. Ouais. Si t'en servais un autre ?


Au dÊpart des maÏtres de maison, Nœ1 et Nœ2 se taisent, regardent autour d'eux, laissent leurs verres pleins. Leur attitude, leur expression changent : leur maladresse et leur grossiÉretÊ disparaissent.


Nœ2 (Il court sur la pointe des pieds Á la porte, Êcoute). Ils sont partis.


Nœ1. Apporte l'appareil. (Il fait de la place sur la table).


Nœ2 apporte la valise, la pose sur la table, l'ouvre, prend avec prÊcaution un appareil de mesure Êlectrique avec des fils et des Êlectrodes, le pose sur la table, vÊrifie l'Êtat de marche.
Nœ1 sort de la boite une autre boite en mÊtal et deux flacons. Ils se dÊpËchent, s'Ênervent. Musique en fond.


Nœ1. Va donc Êcouter Á la porte.


Nœ2 va Á la porte, Êcoute, fait un signe de la tËte. C'est bon, on y va.


Nœ1 enlÉve sa blouse, roule les manches de sa chemise, met Á nu le coude de son bras gauche, prend dans la boite mÊtallique une seringue et, sans y planter d'aiguille, va vers le lit oÝ dort Remizoff. Des deux doigts d'une main, lui Êlargit un il, y place l'embout de la seringue et ponctionne du liquide. La musique cesse.


REMIZOFF (A travers son rËve. Il chante). Happy birthday to you!.. Happy birthday to-o-o-o-o you-ou-ou-ou !..


Nœ1 (Il caresse la tËte de Remizoff). Chut ! .. Chut ! ..


Nœ1 retourne Á la table avec la seringue, verse son contenu dans un des flacons. L'agite, remplit la seringue du mÊlange obtenu. Prend du coton dans la boite mÊtallique, l'humidifie avec l'autre flacon, s'assied sur une chaise, prend dans la valise un garrot, le fixe Á son bras, s'essuie avec le coton la pliure du coude et, le bout du garrot dans les dents, se fait une injection.
Il pose la seringue, a un flash. La musique du flash retentit - musique langoureuse, style new age, puis cesse trÉs vite.


Nœ1 (d'une voix faible, enrouÊe, il appelle Nœ2). Viens lÁ.


Nœ2 se prÊcipite, prend dans la valise deux ventouses en caoutchouc, reliÊes par un fil Êlectrique, en donne une Á Nœ1, mouille l'autre, se la colle au front. Nœ1 essaie vainement de coller la sienne Á son front.


Nœ2. Mouille-la.


Nœ1 mouille la ventouse, la colle. Il sort de la valise une brochure, feuillette les pages, s'arrËte Á celle qu'il cherchait.


Nœ2. S'il te plaÏt, fais attention aux articulations.


Nœ1 (sÉchement). Pas besoin de le dire.


Nœ2. Plus vite, plus vite !


Nœ1 (Il tousse, s'applique Á lire d'une voix rÊguliÉre). CONDUITE A TENIR EN CAS DE SEJOUR DANS UN ABRI ET A L'EXTERIEUR DE CELUI-CI.
En cas de sÊjour dans un abri, obÊissez au chef d'abri. Soyez disciplinÊ. Donnez l'exemple. Tenez-vous prËt Á utiliser le matÊriel de protection individuelle.
Il est interdit de plaisanter, de se dÊplacer inutilement, de fumer, d'utiliser une flamme Á air libre qui consomme l'oxygÉne qui vous est prÊcieux, de jeter des dÊchets alimentaires n'importe oÝ.
Surveillez la conduite des enfants. Si survient l'obligation...


Nœ2, les yeux fermÊs, approuve la lecture, soit par des signes de tËte, en marquant le rythme des phrases lues, soit en remuant les lÉvres - comme s'il rÊpÊtait ce qu'il entend. Au milieu du texte, il grimace, ouvre les yeux.


Nœ2. Je t'ai pourtant demandÊ de marquer les articulations !


Nœ1 (Il contient son agacement, marque du doigt l'endroit oÝ il a ÊtÊ interrompu). D'accord. (Il tousse, lit avec application) : si survient l'obligation d'utiliser des masques, vÊrifiez que ceux des enfants sont fixÊs correctement. Un trÉs bon masque mal appliquÊ ne protÉge pas.
Si l'abri est atteint, conservez votre calme et ne cÊdez pas Á la panique ; soyez patients : des secours vont venir. Si cela s'avÉre nÊcessaire, prenez part aux travaux d'Êlimination des dÊcombres vers l'extÊrieur. (sch.33)
Quittez l'abri atteint pour en gagner un autre ou dirigez-vous vers un rideau d'arbres. Souvenez-vous que la zone environnante peut Ëtre radioactive, ne touchez Á rien. Ne vous approchez pas des b×timents endommagÊs, ils peuvent s'Êcrouler.
Venez en aide aux victimes. Aidez les vieillards, les femmes et les enfants Á sortir de l'abri.


Une fois le texte terminÊ, Nœ1 en silence, comme pour ne pas gËner Nœ2, assis sans mouvement, les yeux fermÊs, repose la brochure dans la valise et, toussant dans sa main, s'assied, en jetant de temps en temps un regard Á Nœ2.


Nœ2 (Il ouvre les yeux, enlÉve la ventouse de son front, la jette dans la valise, se dÊshabille jusqu'Á la ceinture, s'approche du matÊriel). On continue ? ..


La musique rÊsonne doucement, en fond.


Nœ1 (Il prend dans la valise un stylo, un cahier, s'approche de l'appareil, prend les Êlectrodes et les fixe aux hanches de Nœ2 qui lui tourne le dos. Il regarde l'indication de l'appareil). Note : sur la distale : 118.


Nœ2 (Il prend le cahier que Nœ1 a posÊ devant lui, le stylo, Êcrit. A haute voix). Distale : 118.


Nœ1 (Il appuie les Êlectrodes contre le "plexus solaire" et le nombril de Nœ2). Sur la proximale. Note : (Il regarde l'indicateur)... 56,2.


Nœ2. (Il Êcrit. A haute voix). Proximale : 56,2. (Joyeusement). Super, super ! .. On est en prÊsence d'une diploÐdisation potentielle !


Nœ1 (Imperturbable. Il applique les Êlectrodes aux tempes de Nœ2). Note : sur la latÊrale... (Il regarde l'appareil). LatÊrale : 125.


Nœ2 (Il Êcrit. A voix haute). 125. Si sur la mÊdiale, on a 42 ou 47 - Á coup sÙr je hurle de joie ! ..


Nœ1 (Imperturbable). ArrËte, tu vas tout faire rater...


Nœ2. Je touche du bois !


Nœ1 (Il applique les Êlectrodes au centre du front et sur le sinciput de Nœ2). Note... Alors, on a ? .. (Il regarde l'appareil). Note : 46 pour la mÊdiale.


Nœ2. Yes, yes ! .. 46 quand mËme ! Presque 47 ! .. (Il Êcrit. A haute voix). MÊdiale - 46. C'est tout. (Il ferme le cahier, le jette avec le stylo dans la valise).


Nœ1. On range.


Nœ1 et Nœ2 remettent tout rapidement dans la valise, s'habillent. La musique cesse. Nœ2 porte la valise Á l'entrÊe, se tient Á la porte, prËte l'oreille. Revient Á la table, singe la claudication des hÆtes. Nœ1 et Nœ2 se mettent Á rire. Ils restent un moment assis en silence, attendant leurs hÆtes.


Nœ1. Je te raconte une blague ?


Nœ2. Vas-y.


Nœ1 (Il imite les personnages d'une maniÉre vivante). Imagine : midi, dans un parc d'attractions, des allÊes Á l'ombre ; sous un merisier, assise sur un banc, une petite Êtudiante bien sage qui lit Brodsky. Tout Á coup, de derriÉre l'arbre, surgit un SDF dÊgueulasse, puant, avec un filet Á provision et une main entortillÊe dans un chiffon plein de sang. Il s'assied sur le banc, jette des regards Á sa voisine. L'Êtudiante, toute tremblante, fait semblant de lire Brodsky. Le SDF dÊroule le chiffon plein de sang, l'Êtale sur le banc (il a Á la main une blessure pleine de pus), il sort du filet un demi-litre de porto bouchÊ avec du papier journal et - trÉs classe ! -il approche le goulot de ses lÉvres. Il boit, il rote. Se reprend, en propose Á l'Êtudiante. Elle, terrorisÊe, refuse. Le SDF finit la bouteille, la jette dans le buisson ; il s'Êtire, tire de sa chaussette des allumettes, un mÊgot, l'allume. "Bon, autant que je peux en juger, dit-il en se tournant vers l'admiratrice de Brodsky, c'est peu probable que vous acceptiez de me tailler une pipe ? ... Je prÊfÉrerais croire le contraire, bien sÙr. Mais on sent chez vous une certaine prÊvenance."
.
Nœ1 et Nœ2 rient. Leur rire se rÊpÉte en coulisses extrËmement lentement, Êvoquant les sons de l'enfer.
Les Alekseiev entrent. L'attitude de Nœ1 et Nœ2 change : ils reprennent leur apparence de prolos vulgaires.


ALEKSEIEVA (Elle s'approche du lit oÝ est Remizoff). Il dort ?


Nœ2. Vaut mieux comme Úa ! Il a bu un coup de trop, le copain. C'est pour Úa que c'est un copain.


Nœ1. Chez nous en Russie, Úa a toujours ÊtÊ comme Úa : tu bois, tu cuves, le matin tu dessoÙles au kvas - et hop, au travail.


Nœ2. Pour sÙr, le travail c'est pas un loup, il va pas te mordre les couilles. Mais qu'est-ce qu'on fout lÁ ? (Il se lÉve, prend le reste de vodka dans la bouteille). On y va ? .. On serait bien restÊs. Mais on sent chez vous une certaine prÊvenance.


A ces mots, Nœ1 et Nœ2 pouffent de rire.


ALEKSEIEVA. Qu'est-ce que vous racontez ! Au contraire, on est toujours contents d'avoir des invitÊs.


Nœ1 (Il va vers la sortie, prend la valise). Ca suffit... On a notre fiertÊ, comme on dit. Excusez-nous, bien sÙr, si on a pas fait comme il fallait : nous, on est des gens simples, on sait pas parler franÚais. On est comme nos vieux : simples et travailleurs.


Nœ2 (Ayant ÆtÊ les lunettes, il les met sur le nez de Remizoff endormi). Au revoir. Et encore une fois, bon anniversaire. Soyez riches.


Nœ1 et Nœ2 sortent.


Pause.


Alekseiev s'assied Á table. Alekseieva se tient prÉs du lit, regarde Remizoff.


ALEKSEIEVA. Zut ! J'ai complÉtement oubliÊ le g×teau !


ALEKSEIEV. Tu as bien fait. (Il se lÉve, va au plan de travail) Je prÊpare du thÊ.


Rires.


ALEKSEIEVA. Enfin, Alekseiev ! .. Quand mËme. Ca se fait pas.


ALEKSEIEV. De quoi tu parles ? Du g×teau ?


ALEKSEIEVA. Du g×teau oui !


ALEKSEIEV. Laisse tomber. Y en aura plus pour nous.


Rires.


ALEKSEIEVA. Quand mËme ! Ca se fait pas !


Rires.


ALEKSEIEV. Qui t'a dit Úa ? ..


Rires.


Les personnages s'immobilisent (sauf Alekseiev). Musique.




Partie 2





La mËme piÉce. Les Alekseiev sont assis Á la table, ils boivent du thÊ et mangent du g×teau. Sur la table, la thÊiÉre et un walkman. Remizoff dort ; son pantalon pend au bout du lit. Pendant toute la partie 2, on entend des coups de marteau frappÊs soit contre du bois, soit contre du fer, de maniÉre espacÊe ou parfois trÉs frÊquente. Le rÊveil marque 4 heures.


ALEKSEIEVA (en faisant la grimace). Ca va durer encore longtemps ?


Rires.


ALEKSEIEV. Ne fais pas attention.


Pause


Les coups contre le bois diminuent. Puis, Á nouveau, de maniÉre particuliÉrement violente contre du fer, comme si on installait chez quelqu'un des portes mÊtalliques.


Rires.


ALEKSEIEVA. C'est pas possible ! .. Cette fois, je vais leur demander d'arrËter.


ALEKSEIEV. Jusqu'Á 23 heures, on a le droit de faire ce qu'on veut. Souviens-toi quand j'ai percÊ le mur.


Rires.


ALEKSEIEVA. Oui, mais alors, j'avais fait exprÉs de partir. Pour ne rien entendre. Mais lÁ... (Le bruit est si fort qu'elle doit lever la voix)... Úa devient insupportable ! .. Je vais leur dire qu'un jour de repos, c'est fait pour se reposer. Et pas pour Êcouter ce vacarme ! (Elle se lÉve)


Le bruit diminue. Silence.


Rires.


ALEKSEIEV. Assieds-toi. Ils ont compris.




Alekseieva reste debout quelque temps, pour vÊrifier ; s'assied. Les coups contre le bois reprennent.


Rires.
ALEKSEIEV. Bois ton thÊ.


Alekseieva, exaspÊrÊe, boit du thÊ, mange du g×teau.


Rires.


Brusquement, Remizoff se rÊveille. Il s'assied sur le lit, regarde au loin.


Rires.


Puis il enlÉve ses lunettes, les nettoie avec le bout de sa cravate, les remet sur son nez. Se met Á farfouiller dans sa bouche avec une main, regarde ses doigts, les essuie sur sa chemise et de nouveau les fourre dans sa bouche. Pendant ce temps, les coups en coulisses continuent, mais doucement, en bruit de fond.


ALEKSEIEVA (Á Remizoff). Viens prendre du thÊ. Avec du g×teau.


Rires.


REMIZOFF. Je peux pas, j'ai un poil dans la bouche.


Rires.


ALEKSEIEVA. Rince-toi la bouche avec le thÊ.


Rires.


REMIZOFF. J'ai peur de l'avaler. Au fait, pendant que je dormais, personne n'a utilisÊ ma bouche ?


Rires.


ALEKSEIEVA. ArrËte de dire des bËtises. Viens boire du thÊ.


Rires.


REMIZOFF. Je sais pas pourquoi, j'ai la sensation d'avoir ÊtÊ possÊdÊ.


ALEKSEIEVA. Je te sers. (Elle verse du thÊ de la thÊiÉre). DÊpËche-toi, Úa va refroidir.


Remizoff fouille sa bouche.


Pause.


REMIZOFF. Je serai pas tranquille tant que j'aurai pas attrapÊ ce poil !


Rires.


ALEKSEIEVA. C'est pas difficile. Enroule un doigt dans un bout de ta chemise blanche et essaie de l'attraper.


Alekseieva le regarde suivre son conseil.


Rires.


REMIZOFF (Il examine ses doigts enroulÊs dans la chemise). Je l'ai !


Rires.


ALEKSEIEVA. Bon, alors maintenant, viens boire.


REMIZOFF (Il examine le poil). Attends. Il faut que je comprenne ce que signifie ce poil. En tout cas, il est fin et droit. Et pas Êpais et frisÊ, ce que, franchement, je craignais.


Rires.


ALEKSEIEVA. Ton thÊ t'attend.


Rires.


REMIZOFF (Sortant ses jambes du lit). OÝ est ma canne ?


Rires.


ALEKSEIEVA. LÁ, au pied du lit.


Rires.


Remizoff cherche par terre, trouve sa canne, vient s'asseoir Á table. Alekseieva pose dans sa soucoupe un morceau de g×teau, la met devant lui. Remizoff, n'y prËte aucune attention, il est songeur.


ALEKSEIEVA. Mange.


Rires.


REMIZOFF. Je viens de faire un rËve. Sur les gens congelÊs. Des gens qui seraient comme nous, mais congelÊs. Et ils auraient aussi des conceptions et une morale tout Á fait diffÊrentes.


ALEKSEIEV. Et comment elle est leur morale ? (Il s'arrËte de manger)


REMIZOFF. De glace.


ALEKSEIEV. Et la vÆtre, elle est comment ?


REMIZOFF. Je ne sais pas. Liquide sans doute... et chaude. Et la vÆtre ?


ALEKSEIEV. La nÆtre, elle est juste. (Il se remet Á manger)


Rires lents, infernaux.


ALEKSEIEVA (Á Remizoff). Tu bois pas ton thÊ ? Il est froid, c'est sÙr.


REMIZOFF. Vous avez du lait ?


ALEKSEIEVA. Non. De la crÉme. Mais elle est aigre. Je la garde pour mettre dans la p×te Á blinis.


REMIZOFF (Pensif). La crÉme aigre de la sociÊtÊ... Ou mieux : la crÉme de la sociÊtÊ aigre.


ALEKSEIEV. Encore des allusions ?


REMIZOFF. Pas du tout. Au fait, je connais quelqu'un, en ce moment, c'est un vrai culte.


ALEKSEIEV. Un culte ? ... Ca veut dire quoi au juste "culte" ?


REMIZOFF. Pas "culte" au sens propre. En fait, il a le bras droit coupÊ juste au niveau du coude, c'est donc un magnifique cul-de-jatte du bras. D'oÝ le mot "culte".


Rires.


ALEKSEIEV (IndiffÊrent). Si tu veux.


REMIZOFF. A part Úa, il est aussi culturiste.


ALEKSEIEV. Qui Úa ?


Rires.


REMIZOFF. Mon ami. Il est culturiste.


Rires.


ALEKSEIEV. Dans quel sens ?


REMIZOFF. TrÉs souvent l'ÊtÊ, avec un sac Á dos et une gamelle, il part en randonnÊe. Il dit qu'il passe des moments merveilleux, en vrai "touriste". Moi je soutiens que c'est un "culturiste digne de culte".


Rires.


Pause.


ALEKSEIEVA. Comment il s'y prend pour faire du feu ?


Rires.


REMIZOFF. J'ai pas dit qu'il Êtait cul-de-jatte des deux bras. Juste d'un cÆtÊ.


Rires.


Pause.


ALEKSEIEVA. N'empËche que je ne comprends pas comment il peut allumer du feu. Allumer du feu, couper du bois, monter une tente ?.. Bon, pour le bois, on peut faire Úa avec une main. Mais avec les allumettes ? .. (Elle remue les doigts d'une main, essaie de se reprÊsenter). Et pour la tente ?


Rires.


REMIZOFF. J'ai pas dit qu'il avait une tente.


Rires.


ALEKSEIEA. Pas de tente ! Mais comment on peut faire sans tente ! .. La nuit, il fait froid, non ? ..


Rires.


REMIZOFF. Le soir, il rentre chez lui. En fait, son handicap ne lui laisse pas de repos. S'il passait ses jours et ses nuits en forËt, qui est-ce qui penserait qu'il est un cul-de-jatte du bras digne de culte ?


Rires.


C'est pour Úa qu'il cherche Á Ëtre prÉs des gens. Il a une ambition trÉs dÊveloppÊe.


Pause.


ALEKSEIEVA. Il va quand mËme faire du feu !


Rires.


REMIZOFF. Je sais pas. Peut-Ëtre que oui, peut-Ëtre que non.


Rires.


ALEKSEIEVA. Alors, pourquoi une gamelle ? ..


REMIZOFF. Quelle gamelle ?


ALEKSEIEVA. Il a pris une gamelle, avec son sac Á dos...


Rires.


Remizoff et Alekseieva ont l'air grave et sÊrieux.


Pause.


ALEKSEIEV. Il utilise un briquet.


Rires.


REMIZOFF. Exactement !


ALEKSEIEVA. Mais oui. Comment n'y ai-je pas pensÊ tout de suite ?


Rires.


Pause.


Les Alekseiev boivent du thÊ. En coulisses - des coups frappÊs contre du fer.


ALEKSEIEVA. Alekseiev, tu peux aller leur dire d'arrËter ?


ALEKSEIEV. Ca me gËne pas.


Rires.


REMIZOFF. Je sais qui c'est - ce sont les gens congelÊs qui tapent.


ALEKSEIEV. Ca se peut ! C'est Le gÊnÊral Karbychev, vous savez, le hÊros de la derniÉre guerre Á qui les nazis ont fait prendre une douche froide dehors en plein hiver ... C'est lui qui dÊcoupe sa peau gelÊe au piolet.


Rires infernaux.


REMIZOFF. Trois invalides congelÊs sont assis Á table et boivent du thÊ.


ALEKSEIEVA. Je ne suis pas congelÊe.


REMIZOFF. Qui sait ?


Pause.


ALEKSEIEVA (A Remizoff). Bois. Et mange.


Rires.


REMIZOFF. C'est de l'eau que je veux.


Rires.


ALEKSEIEVA. Le thÊ, pour toi, c'est pas de l'eau ?


Rires.


REMIZOFF. Je veux dire au sens gÊnÊral.


Rires.


Pause.


Y a pas longtemps, dans le tram, je lis sur un mur : "L'eau prÊcieuse chez votre pharmacien". Je regarde encore une fois, et lÁ, je lis : "La vodka, une eau prÊcieuse dans votre pharmacie". Depuis, quelque chose en moi (Il se visse un doigt sur la tempe) a changÊ radicalement.


ALEKSEIEVA. Et alors, en gros, Úa colle : "La vodka, une eau prÊcieuse dans votre pharmacie", "l'eau prÊcieuse chez votre pharmacien". C'est sans doute comme Úa.


Rires.


Pause.


REMIZOFF (Il se lÉve). J'y vais. Quelque chose me dit que je dois rentrer. (Il va au portemanteau, met son impermÊable).


ALEKSEIEVA. Tu as oubliÊ ton pantalon ! Tu vas y aller comme Úa ? ..


REMIZOFF. Oui. Je m'en fous si les gens sont gËnÊs Á cause de mes jambes toutes tordues


Rires.


D'autant plus que maintenant, j'ai une morale de glace. Ca ne fait donc aucune diffÊrence si j'ai un pantalon ou non.


ALEKSEIEVA (Elle se lÉve, prend le pantalon de Remizoff sur le lit). Comme tu veux - mais je ne te laisserai pas partir comme Úa.


REMIZOFF. Alors tu vas Ëtre obligÊe de me le mettre. Parce que moi tout seul, j'y arrive pas.


ALEKSEIEVA (Elle tient le pantalon dans ses mains). D'accord. Viens ici.


REMIZOFF. Tu vois. C'est toi qui insistes.


Rires.


Pendant ce temps, Alekseiev prend sur la table le walkman, met les Êcouteurs sur les oreilles, l'allume. La musique du "flash" (new age) retentit fortement mais on perÚoit quand mËme les voix de Remizoff, d'Alekseieva et les rires.
Alekseiev, les yeux fermÊs et isolÊ de tout, se prÊlasse.
Alekseieva s'efforce de mettre le pantalon Á Remizoff debout devant elle. Puis il se couche par terre, lÉve ses jambes en l'air mais Alekseieva ne peut pas se baisser jusqu'Á lui. Alors, il s'allonge sur le lit, lÉve ses jambes ; Sans l×cher ses bÊquilles, Alekseieva essaie pÊniblement de lui enfiler le pantalon.
A travers la musique, on entend encore le bruit du marteau en coulisses, la voix d'Alekseieva qui crie Á Remizoff : "LÉve les jambes ! Plus haut ! Plus haut ! Tends tes genoux !"; celle de Remizoff : "C'est toi qui l'as voulu ! .. Sois gentille, va jusqu'au bout !"
Remizoff essaie d'aider Alekseieva mais il a du mal Á tendre les mains jusqu'au pantalon. Alekseieva se retourne vers Alekseiev, crie : "Viens m'aider ! Viens donc ! ..." Alekseiev, les yeux fermÊs, n'entend rien, ne voit rien : il sourit en silence.
On entend, de plus, un lÊger rire en coulisses, qui se moque des efforts vains d'Alekseieva et de Remizoff.


Noir progressif.




Partie 3





Musique. LumiÉre. La mËme piÉce. Tout est Á l'identique. Le rÊveil marque toujours 4 heures. Au centre de la piÉce, une chaise sur laquelle est attachÊe Alekseieva, immobile, les yeux bandÊs. La feuille de papier millimÊtrÊ auparavant punaisÊe au mur, est maintenant roulÊe et posÊe sur la table prÉs de laquelle Nœ1 et Nœ2 s'affairent. Ils portent un soutien-gorge en dentelle noire, un porte-jarretelles auquel sont accrochÊes, en guise de bas, des jambes coupÊes de pantalon d'homme, et de grosses bottes. Leur visage est maquillÊ. Sur la table est posÊe la valise dÊjÁ vue, de laquelle Nœ1 et Nœ2 extirpent le matÊriel connu : Êlectrodes, boite avec seringue, deux flacons, garrot en caoutchouc, et un tome de l'"EncyclopÊdie de mÊdecine". La musique cesse.


Nœ1 (Assis sur sa chaise. VÊrifie la seringue). Aujourd'hui, je me sens dans un drÆle d'Êtat. Tu sais, comme une folle envie de travailler.


Nœ2 (Il dÊnoue les fils des Êlectrodes). C'est parce qu'hier, avant de dormir, on s'est pas goinfrÊs comme d'habitude, on a mangÊ lÊger.


Nœ1. Tu crois que c'est Á cause de Úa ?


Nœ2. Et qu'est-ce que Úa serait d'autre ?


Nœ1. Je sais pas. Personnellement, j'ai trouvÊ la matinÊe merveilleuse. (Pause) Tu sais bien que j'aime pas ce paysage, ni ce climat - je prÊfÊrerais mille fois plonger dans l'azote liquide ! - mais Úa m'arrive parfois, tout d'un coup, d'Ëtre Êmu, touchÊ jusqu'au cur ! .. Je sais pas comment expliquer Úa, mais il me semble alors que je pourrais rester ici pour toujours.


Nœ2. Tu as vraiment des idÊes idiotes.


Nœ1. C'est toi l'idiot. Simplement tu ressens pas la poÊsie que moi je trouve dans tout Úa.


Nœ2. Ca c'est vrai. Parce que je suis quelqu'un de pratique. Je suis un CIPiste, spÊcialiste du ContrÆle des Instruments Potentiels. Et la dÊcouverte d'une diploÐdisation potentielle avec notre matÊriel, c'est pour moi un moment beaucoup plus important que les sensations dont tu me parles.


(Pause)


Nœ1. Tu sais ce que tu es ? Le portrait type d'un conformiste pourri.


Nœ2. Je me fous de ce que tu penses de moi. Je crois qu'il est grand temps de se mettre au travail.


Nœ1. Comme toujours, tu as raison. Et tu sais quoi ? .. C'est justement parce que tu as toujours raison, que la prochaine fois, quand tu iras en mission, je demanderai qu'on ne me dÊcongÉle pas. Qu'on t'envoie avec quelqu'un d'autre.


Nœ2. Je te l'ai dÊjÁ dit, non ? J'en ai rien Á faire de ce que tu penses de moi.


Nœ1. Parfait. J'espÉre que cette fois-ci, on s'est compris.


Nœ1 se lÉve, se dirige vers Alekseieva avec la seringue et Êcartant un bout du bandeau noir, lui Êlargit un il avec les doigts, prÊlÉve quelque chose avec sa seringue, va Á la table, verse le contenu de la seringue dans un des flacons ; il met une aiguille sur la seringue, la remplit avec le contenu du flacon, se fait une injection. Il a un long "flash". Musique du "flash" qui cesse quand Nœ1 revient Á lui. En silence, il sort de la valise le fil avec les ventouses, en mouille une, se la colle au front ; avec un regard lourd et interrogatif, il regarde Nœ2 qui, occupÊ par l'appareil, lui tourne le dos.


Nœ1 (d'une voix faible, enrouÊe). On se met au travail ? ..


Nœ2 (Il se retourne l'air mÊcontent. Mais, voyant nœ1 avec la ventouse au front, il acquiesce, l'air soumis). Oui, oui... (Il se colle la ventouse au front). Je suis un peu distrait. VoilÁ, je suis prËt. (Il s'assied dans une pose recueillie). A propos de l'articulation, j'espÉre qu'il faut pas te rappeler ? ..


Nœ1. Pas la peine. (Il prend le livre, tousse). On y va.


Nœ2. (Les yeux fermÊs). Je suis prËt.


Nœ1 (Il s'Êclaicit la gorge. Il lit). Le vaginisme est une affection caractÊrisÊe par une contracture spasmodique involontaire des muscles vaginaux et pÊrivaginaux au moment de la pÊnÊtration du pÊnis dans le vagin, rendant celle-ci impossible. Le spasme gagne tous les muscles pelviens, particuliÉrement les muscles du pÊrinÊe et du tiers externe du vagin.
Le spasme musculaire est un mouvement rÊflexe, indÊpendant de la volontÊ de la femme qui apparaÏt lors de la tentative de pÊnÊtration du sexe masculin, dans l'attente de ce moment et mËme lors d'une simple pensÊe Á ce sujet.
La contraction des muscles accroÏt au fur et Á mesure que se rapproche le moment de la relation sexuelle et dans l'ensemble ne s'observe pas dans des situations non liÊes Á l'excitation sexuelle ou Á l'acte sexuel.
Les spasmes peuvent Ëtre trÉs douloureux. Ils sont en mËme temps la manifestation des Êmotions sexuelles fÊminines, et la cause de ces Êmotions. Cette affection n'est pas forcÊment liÊe Á une absence de lubrification du vagin.


A la fin de la lecture, Nœ1 pose le livre, arrache la ventouse de son front, se lÉve, prend la seringue, souffle dedans pour la nettoyer, va vers Alekseieva et ponctionne encore une fois du liquide de son il ; retourne Á la table, rÊitÉre les opÊrations avec les deux flacons. Pendant ce temps-lÁ, Nœ2 est assis les yeux fermÊs, dans un Êtat de lÊger abandon ; puis, au moment oÝ Nœ1 s'approche de la table, il ouvre les yeux et observe perplexe les actes de Nœ1.


Nœ2 (Il arrache la ventouse). Tu en as encore pris ?


Nœ1 (Il remplit la seringue du flacon). Tu veux que je te dise ? Quand on a vu oÝ Êtait le plaisir, faudrait Ëtre idiot de passer Á cÆtÊ et de ne pas le prendre uniquement parce que les instructions ne le permettent pas.


Nœ2. D'accord. Mais tu es responsable de tout. L'oublie pas.


Nœ1. Te fais pas de bile. (Il libÉre de la seringue des bulles d'air, la tend Á Nœ2). Tu veux essayer ? .. Profite de ce que je suis avec toi pour jeter un il sur tout Úa... (Il fait le tour de la piÉce du regard) sous un angle particulier. La prochaine fois tu auras probablement un autre coÊquipier. Et qui d'autre que moi te proposera de goÙter la folie, d'aller contre les instructions ?


Nœ2. Tu sais que je ferai jamais Úa. Je suis un CIPiste. D'habitude, les gens comme moi, les "techniciens" comme on dit, on les mÊprise. Aujourd'hui, je me suis aussi entendu traiter de "conformiste". Mais si je suis un "technicien", c'est bien pour ne pas cÊder aux Êmotions. Pour Úa, j'ai suivi une formation approfondie. On nous a enseignÊ une mÊthode appelÊe "noyade du cur dans de l'acide sulfurique". Avec Úa, on te sort du cur tout ce qui est sentiment, tout ce qui est superflu. D'ailleurs, CIP - c'est pas seulement "ContrÆle des Instruments Potentiels". C'est aussi "Curs IgnifugÊs Proprement".
C'Êtait peut-Ëtre pas la peine que je te parle de Úa. Tu sais maintenant ce que seuls doivent savoir les CIPistes.


Nœ1. Calme-toi. Ca changera rien pour moi. Pour la derniÉre fois : tu veux une petite injection ?


Nœ2. Je te l'ai dit, il me semble, je suis un CIPiste. Aussi Êtrange que Úa puisse paraÏtre, Á l'inverse de toi, j'en suis fier. Je suis fonciÉrement convaincu que c'est gr×ce Á ces soi-disant "vieilles valeurs" qu'on ne se dÊgradera pas complÉtement. Pour moi, des notions comme l'"honneur" ou la "conscience" sont loin d'Ëtre creuses. Bien sÙr, quand on travaille avec du matÊriel comme celui-lÁ, (Il montre Alekseieva avec dÊdain), tout Úa passe Á l'arriÉre plan, t'es toujours obligÊ de faire des concessions. N'empËche que, si par tradition, la congÊlation doit se faire dans des caves en terre ou dans des cuves en bouleau avec une pincÊe de cannelle et de persil - s'il le faut, c'est Úa que je choisirai et pas l'azote liquide. Ton humeur est pour moi d'une dÊcadence tout Á fait banale qui influence facilement les gens instables et sans principes. Comme toi. Pourtant tu es un RÊcepteur innÊ ! Tu trouves pas Úa dommage d'avoir perdu huit ans pour obtenir cette spÊcialitÊ ?
..


Nœ1. Je vais te dire la vÊritÊ : je regrette, oui. Mais pas du tout pour ce que tu dis lÁ. Ce que je regrette, c'est que, avec le diplÆme du RÊcepteur niveau IV, j'ai enterrÊ les plus belles annÊes de ma vie, et malheureusement, maintenant je me rends compte que faire un prÊlÉvement du cristallin et se l'injecter dans une veine, j'aurais pu le faire sans perdre tout ce temps et sans user mes nerfs ! VoilÁ ce que je regrette vraiment !


Nœ2. Pourtant avant de remplir ta premiÉre mission, avant de prÊlever pour la premiÉre fois, tu as potassÊ pendant plusieurs jours l'ophtalmologie. RÊponds-moi : pourrais-tu prÊlever, sans connaÏtre l'ophtalmologie ? ..


Nœ1. Oui, j'ai ÊtudiÊ l'ophtalmologie ! Mais j'ai ÊtudiÊ aussi l'onagre, l'onanisme, l'oncologie, l'ondatra et l'optimisme ! .. Et aussi la nÊcrose des tissus ! Et alors ?! Qu'est-ce que Úa m'a apportÊ ?!.. (Il s'approche brusquement d'Alekseieva, tire un bout du bandeau et, avec 2 doigts d'une main, lui ouvre un il. ) Tu penses que pour faire Úa, il faut des connaissances approfondies en ophtalmologie ?!..


Nœ2. Ce que tu peux Ëtre dÊfaitiste ! Tu es en train de te transformer en un dÊcadent nuisible. Je vais devoir le signaler au chef d'Êquipe.


Nœ1 (Il retourne tranquillement Á la table, ayant trouvÊ le garrot, il se prÊpare Á se faire une injection). Vas-y, fais ton rapport. Comme merde, Úa fait longtemps que tu as fait tes preuves. Pour la derniÉre fois, tu en veux ? (Il tend la seringue Á Nœ2).


Nœ2. OÝ est-ce que j'ai fait mes preuves ? C'est ton avis personnel ?


Nœ1. Non, c'est celui de tout le service. Y a que pour toi que c'Êtait encore un secret.


Nœ2. Encore une fois, je me fous de ce que pensent les autres. C'est d'ailleurs le destin de tout bon CIPiste, qui accomplit dignement sa mission, de ne pas tenir compte de l'opinion des autres.


Nœ1 enroule le garrot autour de son bras, s'assied, tapote une veine.


Nœ2. Bien. J'irai contre les instructions.


Nœ1. Vraiment ? Tu t'en torches ?


Nœ2. Pas du tout. Simplement, je vois qu'il n'y a pas moyen de t'arrËter.


Nœ1. Ca va Ëtre difficile en effet. Surtout si j'en ai pas envie.


Nœ2. Mais je te propose un petit arrangement. Tu remplis la seringue, tu t'approches de l'appareil et tu mesures les indications suivant toutes les directions.


Nœ1 (Il regarde longuement Nœ2). Et aprÉs, tu te feras une injection ?..


Nœ2. Ca, je peux vraiment pas. Peut-Ëtre qu'il va y avoir une catastrophe, c'est pour Úa que je le ferai pas. Je me souviens ce qui est arrivÊ Á un CIPiste qui avait subitement dÊcidÊ de remplacer un RÊcepteur mis hors service. Tu as peut-Ëtre entendu cette histoire ? .. AprÉs l'injection, la tËte du CIPiste, d'un coup, Á cause d'un afflux du sang, a tout simplement explosÊ. Oui, explosÊ, comme une cerise trop mÙre. Leur monde, Á ce moment-lÁ (Il dÊsigne Alekseieva) Êtait au bord de la faillite. Ils appellent Úa "la crise de Cuba". Et tout Úa, c'est la faute du RÊcepteur et du CIPiste qui avaient dÊcidÊ de changer de place. L'autre affaire, c'est quand - Á cause de nos recherches sur du matÊriel de labo de phÊnomÉnes tels que "patrie", "patriotisme", "conscience nationale sous un rÊgime totalitaire" et "idÊe de surhomme" - Á cause de tout Úa, on a volontairement provoquÊ la "Grande Guerre Nationale". C'Êtait une autre affaire, lÁ, tout Êtait sous contrÆle. Mais pour la "crise de Cuba", je me souviens de l'agitation des hauts dignitaires, comment ils ont presque tous quittÊ prÊcipitamment leurs places, et du gel intensif qui a paralysÊ presque un quart de la filiale. Tu veux que Úa se reproduise ? .. Moi pas !


Nœ1. Alors pourquoi Êtais-tu d'accord pour laisser tomber les instructions ?


Nœ2. Ne crois pas que j'ai complÉtement oubliÊ la haute qualitÊ du CIPiste. Je te propose un compromis : une deuxiÉme fois, tu te fais une injection dans la veine pendant que moi je fixerai les vibrations. Et ensuite, une deuxiÉme fois ensemble, on notera les indications.


Nœ1. Ce que tu peux Ëtre scrupuleuxš! Quand on se rencontre, aprÉs, j'ai parfois envie de prendre un bain.


Nœ2. Je m'en fiche.


Nœ1. Je comprends pas comment j'ai pu travailler en doublette avec toi pendant tant d'annÊes !


Nœ2. Tu vas te poser longtemps des questions idiotes ou on va enfin au fait ?


Nœ1 pose la seringue, enlÉve le garrot de son bras, va Á l'appareil. Nœ2 se dÊshabille jusqu'Á la ceinture, trouve le cahier et le stylo. Nœ1 appuie les Êlectrodes contre les reins de Nœ2. Musique en fond.


Nœ2. Si la distale et la latÊrale correspondent...


Nœ1 (Il regarde l'appareil, interrompt Nœ2). Distale - 128,3.


Nœ2 (Il note Á haute voix). 128,3.


Nœ1 (Il appuie les Êlectrodes contre les fesses et le "plexus solaire" de Nœ2). Proximale - 38.


Nœ2. 38 pile ?


Nœ1. Oui. (Il essaie de coller les Êlectrodes aux tempes de Nœ2)


Nœ2 (Il lui tourne le dos). MÊnage ta monture !


Nœ1. Ca va, je le sais que tu connais des tas d'expressions. Mais pourquoi tu en abuses ? Personnellement, j'en ai jusque lÁ ! .. (Il se "scie" la gorge avec la paume de sa main). Attends, moi aussi je peux t'en faire : rien ne sert de courir, il faut partir Á point, mais il vaut mieux fumer un joint - de toute faÚon toi tu dors bien : Et ainsi de suite.


Nœ1 et Nœ2 se regardent attentivement pendant un court temps.


Nœ2. Bon, on continue. Proximale - 38 ?


Nœ1. Je me souviens plus.


Nœ2. Sois gentil, mesure encore une fois.


Nœ1 (Il mesure). 38.


Nœ2 (Il note Á haute voix). 38.


Nœ1 (Il colle les Êlectrodes aux tempes de nœ2). LatÊrale - 128,2.


Nœ2. Combien ?


Nœ1. 128,2.


Nœ2. Tu comprends ce qui vient de se passer ?!.. Hein, tu comprends ?!..


Nœ1 (Tranquillement). On mesure la mÊdiale ? ..


Nœ2. Attends. (Il note Á voix haute). 128,2. Pourquoi est-ce que tu te rÊjouis pas de nos succÉs ? Ca te laisse Á ce point indiffÊrent ? ..


Nœ1. On mesure la mÊdiale ? ..


Nœ1 et Nœ2 se fixent attentivement quelque temps.


Nœ2. Bon, on continue.


Nœ1 (Il applique les Êlectrodes au centre du front et aux sinciputs de Nœ2). MÊdiale - 38,1.


Nœ2. Yes, yes!... DiploÐde ! DiploÐde potentiel ! ..(Il se retourne vers Nœ1, veut dire quelque chose, mais s'arrËte net, agite la main devant lui. Il note Á haute voix). 38,1. (Joyeusement, il jette le stylo sur la table, sort un marqueur de la valise, Êtale sur la table la feuille de papier millimÊtrÊ et, s'aidant du cahier, il fait lui-mËme quelques marques).


La musique cesse. Nœ1, debout, se pose le garrot, se fait une injection. Il a un "flash". Musique du "flash". Il tombe doucement sur le sol, s'allonge. Nœ2 le regarde attentivement. La musique cesse. Nœ1 se lÉve, s'assied sur une chaise, se colle une ventouse au front, sort de la valise une enveloppe ouverte, en sort une lettre.


Nœ1 (Il regarde Nœ2). Asseyez-vous, s'il vous plaÏt.


Nœ2 (Il s'assied, se colle une ventouse au front). Fais vite si c'est possible. On a pas beaucoup de temps.


Nœ1. Je te prÊviens d'emblÊe, les articulations, je les marquerai pas. J'ai vraiment ÊtÊ touchÊ.


Nœ2. J'essaierai de le supporter.


Nœ1. (Il tousse, lit. La musique du "flash" retentit doucement pour s'arrËter Á la fin de la lettre).
Bonjour, Sveta !
Nous avons ici un temps magnifique. Et vous ? C'est banal bien sÙr de commencer une lettre par le temps, mais comment faire autrement ? Excuse-moi, rien d'autre ne me vient en tËte. Hier, j'ai eu mal aux jambes toute la journÊe. A cause de la pluie, sans doute. Mais je t'ai dÊjÁ dit qu'il avait fait beau.
On a augmentÊ la pension de MikhaÐl. Maintenant, il reÚoit 572 roubles au lieu de 530. C'est pas Ênorme mais dans notre situation, tu vois bien.
DÊjÁ deux semaines que je n'ai pas mes rÉgles. J'ai peur que ce soit la mÊnopause. C'est pas encore l'×ge mais Úa peut arriver. On ne peut pas envisager une grossesse, MikhaÐl a oubliÊ quand il m'a grimpÊ dessus la derniÉre fois. De toute faÚon, tu sais bien, qu'il est paralysÊ jusqu'au-dessus de la ceinture, et qu'il me contente seulement avec ses doigts... Je pense donc que c'est la mÊnopause. Mes nerfs me l×chent : je pleure, je ris sans raison. Tous les symptÆmes sont lÁ. Le sang me monte au visage pour un oui ou pour un non, et je suis toute en sueur.
Peut-Ëtre que ma maladie est liÊe Á la mauvaise alimentation et Á l'atmosphÉre ambiante du pays ? J'ai lu rÊcemment un pronostic astrologique pour la Russie. On disait que dÉs cette annÊe, la Russie a commencÊ Á se relever et que Úa va continuer. Mais j'ai du mal Á le croire. On nous promet toujours que Úa va aller mieux. Et jamais rien ne se passe.
Assez parlÊ de politique, Úa va vraiment mal chez nous. Comment vas-tu, toi ? Vassili a-t-il reÚu la prothÉse qu'il a commandÊe Á Volgograd pour son bras ? Si oui, qu'il nous envoie une photo, nous voulons la voir.
Bon, j'abrÉge. Ecris-moi. Quoi de neuf ? Vois-tu Marinka ? Est-ce qu'on lui a rÊparÊ son fauteuil roulant ?
Bon, au revoir. J'attends une lettre.
Ta Natalia. Je t'embrasse : smack, smack !
Nœ1 enlÉve la ventouse, pose la lettre, se lÉve de sa chaise, regarde Nœ2 qui est assis immobile, les yeux fermÊs. Va s'allonger sur le lit. Nœ2, comme un somnambule, se lÉve, Æte la ventouse de son front, enroule le fil, le pose dans la valise, range l'appareil.
Nœ2. Je suis un CIPiste. Et mËme si c'est plus Á l'honneur depuis longtemps, j'aime mon mÊtier. Je me souviens d'un professeur qui enseignait "l'Êlectro-anatomie du systÉme endocrinien", on l'avait surnommÊ Pied Á Coulisse. "Les enfants, disait-il souvent, si un jour on vous reproche d'Ëtre un CIPiste, moquez-vous de vous-mËmes, plissez les yeux et rÊpÊtez dans votre tËte : cip-cip-cip-cip ! ..." A l'Êpoque, j'avais pas compris le sens de ces paroles. Mais aujourd'hui, je me rends compte qu'il avait prÊvu ce qui nous attendait nous tous, ses ÊlÉves. J'ai dÊjÁ ÊtÊ confrontÊ Á Úa... Aujourd'hui, sans explication, on nous demande de prÊlever du liquide du cristallin. Je comprends que ce monde doit Ëtre cristallin, pour qu'on puisse voir au travers ce qui se passe en rÊalitÊ. Mais, tu te souviens, avant, quand on s'occupait d'extraire en profondeur le "secret des larmes" ? C'Êtait une Êpoque merveilleuse, on croyait tous alors, sincÉrement, Á un monde meilleur, on vivait avec de grands idÊaux. On a collaborÊ Á des piÉces d'auteurs comme Shakespeare et Tchekhov. C'Êtait de vrais maÏtres du "secret des larmes". Leurs personnages possÊdaient dans l'aisance ce "secret". Comme ils me manquent ces rÆles qu'on incarnait toi et moi : Samson et GrÊgoire dans "RomÊo et Juliette", Pablo et Steve dans "Un tramway nommÊ dÊsir", Guildenstern et Rosencrantz ... Et de Tchekhov ? Dans "La Mouette" ? On Êtait qui dÊjÁ ? .. Moi, Chamraiev, je crois ... Et toi ? .. Attends ... Ah oui, faute de rÆle, on t'a donnÊ celui de la mouette empaillÊe ! .. Je sais que Úa t'est Êgal de t'injecter l'un ou l'autre. Mais moi, franchement, j'Êtais plus prÉs du "secret des larmes". Au bout du compte, comme toujours, quelqu'un lÁ-haut, a dÊcidÊ pour nous que l'Êpoque actuelle exige un prÊlÉvement du cristallin, que le "secret des larmes" a cessÊ d'Ëtre d'actualitÊ, qu'il favorise la sentimentalitÊ, l'inertie et la dÊpression. Je me souviens trÉs bien de quand on peut dater ce que j'appelle "l'Ére du prÊlÉvement de cristallin". Ca a commencÊ avec les piÉces de Gogol. On Êtait Bobtchinski et Dobtchinski. Tu te rappelles ? Pour la premiÉre fois alors, tu as prÊlevÊ du cristallin de Khlestakov. Tout est parti de lÁ ! Je ne sais pas comment tu vois Úa mais pour moi le prÊlÉvement a fait beaucoup de tort au "secret des larmes". Il contient un vice nuisible, le nihilisme. Et si le "secret des larmes", comme on nous l'a assurÊ, nous aurait menÊs au sentimentalisme, alors le "prÊlÉvement" Á mon avis, nous conduit directement Á une dÊchÊance morale. Il suffit de te regarder pour en Ëtre convaincu. A l'Êpoque du "secret des larmes", tu n'Êtais pas comme Úa... Le bruit court qu'aprÉs Úa, quand nos dÊpÆts seront pleins Á craquer, on nous obligera Á revenir au "secret des larmes". C'est comme un contrepoids nÊcessaire. Le fait est que le "prÊlÉvement" agit sur nous comme l'hÊroÐne sur du matÊriel de labo. Il attire comme un aimant. Cette rumeur est-elle fondÊe ? En tout cas, j'attends avec impatience que ce moment revienne... A l'Êpoque, les spÊcialistes ont valorisÊ des auteurs comme Shakespeare et Tchekhov, ce qui leur a permis de rÊaliser ce modÉle de systÉme de l'univers qu'ils pensaient juste, de crÊer leur propre philosophie et leur propre morale. Ah, s'ils avaient su, ces chers Êcrivains, que rien ne dÊpendait d'eux, que tout rÊsidait dans le fait qu'Á l'un d'entre nous, on a exigÊ Á un moment donnÊ et dans l'urgence le "secret de larmes" ! .. AprÉs les piÉces de Gogol, on a pÊnÊtrÊ toi et moi dans le "Le Ch×teau" de Kafka. On Êtait Arthur et Jeremy. Je m'en souviens bien car tout le temps l'air m'a manquÊ dans l'atmosphÉre Êtouffante de ce roman... On a plongÊ dans des toiles de peintres comme CÊzanne, Picasso... En 1937, dans "Guernica", tu as dÊcidÊ d'Ëtre le cheval, et moi le taureau avec ses yeux asymÊtriques... Pendant la Grande Guerre Nationale, on a fait semblant de planter le drapeau sur le Reichstag dÊtruit, tu Êtais Iegorov, et moi Kantaria. DÊjÁ lÁ tu avais un comportement original et le "prÊlÉvement" agissait sur toi d'une faÚon pernicieuse : tu ne voulais pas grimper sur la coupole du Reichstag, j'ai dÙ te tirer et de te persuader. Avec bien du mal, j'ai rÊussi Á te faire comprendre que notre prÊsence passerait inaperÚue Á ce moment important oÝ le matÊriel de laboratoire s'extasiait devant la "victoire", moment oÝ il Êtait particuliÉrement dynamique et saturÊ par les vibrations... Alors on a "prÊlevÊ" chez Hitler. SpÊcialement pour Úa, on est devenus le docteur Goebbels et son Êpouse. Ca a ÊtÊ les plus noires, les plus sombres vibrations que j'ai jamais pu fixer... Les derniers rÆles, celui du prÊsident des USA, Clinton et son amie Monica Lewinsky t'ont permis, Á nouveau, de montrer ton fond pourri : pourquoi est-ce que, ignorant totalement les ordres, tu m'as pris de haut devant tout le monde en prÊsentant une robe sur laquelle j'avais soi-disant laissÊ des traces de sperme ? Tu avais besoin de faire Úa ? De cesser de suivre les instructions ? De toujours vouloir apporter de toi quelque chose qui ne mÉne Á rien ? .. Au reste, Á toi de voir avec ta conscience. Moi la mienne, elle est pure. Comme tu veux ... D'ailleurs, il me semble que le matÊriel de labo commence Á se douter de notre prÊsence. Sinon, comment serait apparu le mot "congelure" ? A la rigueur, on pourrait nous traiter de "congelures" parce qu'on est passÊ de l'Êtat congelÊ Á l'Êtat dÊcongelÊ. Mais c'est pas tout Á fait Úa. En tout cas, leur "congelure" et ce que moi, je pense de moi-mËme, c'est loin d'Ëtre pareil ... Qu'est-ce qu'ils peuvent Ëtre vulgaires ! Quel Êtat d'esprit arriÊrÊ ! ... Tu ne crois pas, que c'est Á cause de toi que le matÊriel de laboratoire s'est mis Á soupÚonner quelque chose ? .. Tu ne rÊponds pas ? .. Va au diable ! .. Moi, ma conscience est pure. (Pendant tout son monologue, Nœ2, l'air sÊrieux et concentrÊ, enroule et dÊroule l'appareil inlassablement.)


Nœ1 (Il se lÉve du lit, s'approche de Nœ2, l'observe pendant qu'il parle ; quand Nœ2 cesse de parler, Nœ1 croise par hasard son regard engourdi et comprend tout). Te voilÁ revenu.
(Il s'assied sur une chaise, ferme les yeux). Moi non plus, je ne me sens pas bien.


Nœ2 (Il continue Á enrouler et dÊrouler le matÊriel). Il y a CIPiste et CIPiste. Tout CIPiste n'est pas forcÊment honnËte. On peut aussi parfois traduire par "Connard Ignoblement Profiteur". Mais Úa, c'est dans les cercles fermÊs. Dans un sens plus large, on pourrait dire : "Consommation Intensive = Poison". Tu penses vraiment que l'homme, guidÊ par tout Úa, peut garder une conscience et un visage sans tache?..


Nœ1 (Il se lÉve l'air accablÊ, va au magnÊtophone). C'est comme tu veux. Moi je ne peux plus. Je t'ai prÊvenu, non, que quand le plaisir est Á cÆtÊ, je le ramasse ? ..


Nœ1 allume le magnÊtophone, va vers Alekseieva, commence Á danser autour d'elle, mime un strip-tease : il se frotte contre elle, s'assied sur ses genoux, lui donne des coups de langue, l'embrasse en la barbouillant de rouge Á lÉvres, tire le bord de son soutien-gorge Á lui, se frotte un mamelon contre le visage d'Alekseieva, etc. Musique langoureuse, morbide, ensorceleuse.


Nœ2 (Il enroule-dÊroule l'appareil, sans interruption, pendant la danse de Nœ1 ; ÊlÉve un peu la voix). Ils me disent que je suis pas un CIPiste mais un PICiste. Alors je leur ai montrÊ ce que c'Êtait qu'un PICiste : pour les emmerder, j'ai pris une toute petite voix et j'ai piaillÊ : pic-pic-pic-pic ! ..
(Il fronce les sourcils, cesse d'enrouler le matÊriel et piaille longuement d'une voix stridente). Puis - tout reprend comme avant : il enroule-dÊroule, le regard fixe. Il ne remarque plus ce qui l'entoure : seuls l'appareil et sa propre parole existent pour lui). C'est la chose la plus douloureuse que j'ai connue dans ma vie. Que dire, des salauds y en a beaucoup, mais sois gentil, Êteins le gaz en quittant la cuisine. Et c'est pas tout. Tout viendra plus tard. A part Úa. Ah mais non, par exemple ! Qu'est-ce que j'ai mangÊ hier ? Souviens-toi donc ! Ca ou Úa. Ah, comme tu es. Quelque chose. Quelque part. Moi-mËme. Remets tout Á sa place ! .. (Il crie Á quelqu'un qu'on ne voit pas. S'occupe Á nouveau de ses affaires). Bon, Úa y est, je me calme. Ca devrait Ëtre comme Úa depuis longtemps. Depuis le temps que je le dis. Que je le dis et redis. Et je le dirai encore. Pourquoi toujours des bavardages ? Le dire mais sans blabla. EspÉce de babouin bavard. Gorillo-gargouilleur, macaquo-marmailloux. Malheur Á moi, malheur Á moi ! Le Mont Malheur se dresse sur mon malheur. Les gars, grimpons sur la montagne. "GruppenfØhrer", je vous connais :


Alekseiev surgit dans la piÉce, habillÊ comme dans la Partie I, il porte sa canne sous le bras. A son entrÊe, Nœ1 et Nœ2 (qui ne le voient pas tout de suite) interrompent brusquement leurs occupations et, confus, s'immobilisent dans une pose soumise. Alekseiev les observe un certain temps puis coupe le magnÊtophone.


ALEKSEIEV. Que se passe-t-il ici ?


Nœ2 (Surmontant sa timiditÊ et son trouble). Quelqu'un a simplement dÊcidÊ qu'un prÊlÉvement de cristallin, c'est pas assez.


ALEKSEIEV (Á Nœ1). Tu enfreins Á nouveau les instructions ? .. Tu as dÊjÁ eu un avertissement sÊrieux, et tu recommences ? .. Tu veux qu'on te soumette Á une dÊcongÊlation ultrasonore ?!.. Tu veux qu'on te rÊduise en gelÊe ? ..


Nœ1 (Il s'assied sur la chaise). Je ne veux rien.


Nœ2. Je l'ai pourtant prÊvenu.


ALEKSEIEV (Il interrompt Nœ2 d'un geste de la main). Silence !


Nœ2. Chef, mais je...


ALEKSEIEV. Silence, j'ai dit !


Pause.


ALEKSEIEV. Les gars, nous faisons ensemble cause commune. Vous pensez que je me fiche complÉtement de ce que vous avez en vous, de ce qui se passe dans votre vie privÊe ? .. Je vous signale que je ne suis pas comme la plupart des chefs d'Êquipe : eux, ils se foutent bien de leurs employÊs, pourvu que le travail soit fait. Pas moi. (Pause). Aujourd'hui, les gars, on travaille avec des boiteux, des tordus, des manchots - et vous prenez dÊjÁ des libertÊs. Qu'est-ce que Úa donnera quand on commencera Á travailler avec des schizos et des psychopathes - avec du matÊriau atteint de maladie mentale ? .. Et si vous prÊlevez chez eux plus que prÊvu, vous allez tout faire sauter ! .. C'est Úa que vous voulez ? ..


Nœ1. C'est pas pareil avec des schizos.


ALEKSEIEV. Et d'oÝ je peux savoir comment tu t'y prends avec un schizo ? .. (Pause). Ou alors vous voulez que leur monde (Il montre Alekseieva) s'Êcroule Á cause de nous ? Ca donnera quoi ? .. Vous voulez que je vous le dise ? .. On perdra notre travail, voilÁ tout. (Pause. Á Nœ1). Tu sais que tu es dÊjÁ sur la liste des candidats Á une dÊcongÊlation prolongÊe ? ..


Nœ1. Qu'ils aillent se faire voir !


ALEKSEIEV. Ah bon ?!.. As-tu oubliÊ que si tu es ici en mission, c'est uniquement parce que je me suis portÊ garant de toi ? ..


Nœ1. Votre pitiÊ, j'en veux pas.


ALEKSEIEV. C'est pas de la pitiÊ, mon cher. C'est du travail. C'est notre travail. Tu es ici seulement parce que je crois toujours en toi. Je t'ai toujours considÊrÊ comme un RÊcepteur hors pair. Et je veux que tes qualitÊs intÊrieures se transforment elles aussi.


Nœ1. Je suis pour vous un cobaye de laboratoire ?


ALEKSEIEV. Tu es un imbÊcile. C'est tout.


Nœ2 (Il s'approche d'Alekseiev avec la feuille de papier millimÊtrÊ). Chef, j'ai notÊ lÁ les derniÉres mesures. Tous les indices montrent que nous avons Á faire Á un diploÐde potentiel.
ALEKSEIEV. Accrochez le dessin.


Nœ1 et Nœ2 accrochent le dessin au mur, Á son ancienne place. Alekseiev s'approche, l'Êtudie.


ALEKSEIEV (Il pointe le dessin du bout de sa canne, Á Nœ2). Tu appelles Úa une diploÐdisation ?


Nœ2 (Il regarde le dessin. EmbarrassÊ). Quelque chose ne va encore pas ? .. J'ai pourtant tout calculÊ et j'ai bien vu lÁ une diploÐdisation potentielle ! .. C'est pas possible qu'il y ait encore une erreur ? .. (Il s'approche tout prÉs du dessin, l'examine).


ALEKSEIEV. C'est pire qu'une erreur. C'est un Êchec. Une fois de plus. Ca signifie que je dois encore une fois relancer tout le processus. Ca sera la 102Éme fois. Vous croyez pas que Úa suffit comme Úa ? ..


Nœ2 (Il regarde attentivement le dessin, promÉne son doigt dessus). Il peut pas y avoir d'erreur ! .. Chef, c'est exclu ! ..


Nœ1 (Il s'assied sur la chaise, enfouit son visage dans ses mains). Stop. J'en peux plus. Je suis fatiguÊ.


ALEKSEIEV. Tu es fatiguÊ ? .. Et moi, tu ne crois pas que j'y suis aussi fatiguÊ ? ..


Nœ1 (Il crie). Est-ce que vous avez vu comment les mamelons enflent Á cause des injections trop frÊquentes ?!.. Hein, vous avez vu ?!!! (Il Êcarte son soutien-gorge, montre un de ses mamelons Á Alekseiev).


ALEKSEIEV. Mon gars, Qu'est-ce que c'est que tes mamelons comparÊs Á cette grosseur au cerveau qu'on m'a trouvÊe avant ma derniÉre expÊdition et qui progresse sans cesse ?!.. Je te propose de comparer et d'en tirer les conclusions.


Nœ2 (Il s'approche d'Alekseiev). Chef, les indications sont prÊcises. J'en suis sÙr. C'est une diploÐdisation, chef, une diploÐdisation potentielle ! VÊrifiez tout encore une fois, s'il vous plaÏt !


ALEKSEIEV (Il s'assied ÊpuisÊ sur le lit. Il pleure presque). Ils sont fatiguÊs, voyez-vous ! .. Et moi, Á votre avis, j'y suis pas, fatiguÊ ? .. N'importe qui d'abord peut se plaindre, mais surtout pas vous. Est-ce qu'il vous est arrivÊ, 102 fois d'affilÊe, de devoir cavaler avec une canne, de faire semblant de boiter et de vivre avec une femme qui gobe tout ce qu'on dit et qui est bËte comme ses pieds ?!.. Et mon prochain rÆle, c'est celui du "PrÊsident de la FÊdÊration de Russie". C'est autre chose que d'imiter un invalide, croyez-moi ! .. Excusez-moi, mais je ne suis pas un acteur. Simplement, c'est mon travail. Et je sais ce que signifie l'expression "IL FAUT" ! .. (Son ton devient sÊvÉre). Ils ont trouvÊ une diploÐdisation, voyez-vous Úa !.. Mais si Úa avait ÊtÊ notre seul but, vous croyez vraiment qu'on serait restÊs aussi longtemps ?!.. Personnellement, j'aurais fichu le camp le premier. Et je vous aurais embarquÊ avec moi. Avant tout, il faut absolument poser un diagnostic sÙr ! Avec des indications trÉs prÊcises... Vous savez bien que ceux qui nous ont prÊcÊdÊs n'ont pas rempli leur t×che ! Vous comprendrez donc qu'une double responsabilitÊ repose sur nous. Soit dit en passant, j'ai dÊjÁ dÊcouvert quelque chose. Je peux mËme vous dire que, selon toute vraisemblance, il existe un "syndrome du jour anniversaire". Mais je ne serai pas tranquille tant que Úa ne sera pas complÉtement prouvÊ ! Et vous non plus, je ne vous laisserai pas tranquille ! .. Je ne vous permettrai pas de faire tout foirer sous prÊtexte d'une quelconque fatigue ! Vous saviez pourquoi vous veniez. Si quelque chose ne vous plaÏt pas, envoyez-moi une lettre en bonne et due forme. Point final.


Nœ1 et Nœ2 se sentent coupables.


(Il les rÊconforte). C'est bon, les gars, on se reprend. (Il se lÉve, s'approche de Nœ1 et Nœ2, leur tape sur l'Êpaule, les serre dans ses bras). Assez larmoyÊ. On va faire tout ce qu'on nous demande. Que personne, aprÉs, ne puisse dire: ils sont comme ceux qui Êtaient avant eux, ils n'ont pas justifiÊ leur dÊcongÊlation. Maintenant, emportez Úa. (Il dÊsigne Alekseieva). Quant Á moi, je ferais mieux de me prÊparer. Pourvu que cette fois-ci, on rÊussisse. Et restez polis - les vrais prolos ne s'engueulent jamais Á cause d'une vulgaire injureš! Y a que les vieilles dans les hospices pour se chamailler comme Úa. Soyez plus rÊaliste. C'est un ordre. Et maintenant, disparaissez !


Nœ1 et Nœ2, ayant ÊcoutÊ les instructions soulÉvent la chaise sur laquelle est assise Alekseieva et l'emportent hors de la piÉce. Alekseiev voit qu'ils ont laissÊ la valise, il la saisit, les poursuit en criant.


Vous avez oubliÊ la valise ! Vous croyez que je vais vous la porter ?! ..


Il sort.


Entre Remizoff, il porte les vËtements d'Alekseiev au dÊbut de la partie I et des lunettes ; il marche tout Á fait normalement, la canne dans une main, son visage est maquillÊ. Il est seul. Il s'approche du rÊfrigÊrateur, prend le rÊveil et, l'air distrait, dÊplace les aiguilles du 4 au 12.


REMIZOV. Ils sont fatiguÊs ! Non, mes chers, vous n'Ëtes pas fatiguÊs. Vous en Ëtes encore loin. Mais vous allez l'Ëtre, Úa je vous le garantis. Je ne vous l'ai pas assez dit. Mais je vais vous le faire apprendre par cur. Vous aurez Úa dans la tËte comme aprÉs une congÊlation intensive ! .. C'est comme Úa qu'il faut faire avec eux - rab×cher dans tous les sens, jusqu'Á ce que la fumÊe sorte ! Sinon, on obtient rien. Comme on dit : tu rab×ches pas, t'avances pas. C'est le meilleur systÉme. Mais il faut pas le montrer. Leur faire croire qu'ils sont indispensables. Leur rab×cher par derriÉre sans qu'ils le voient. Et alors ?! Ca a ÊtÊ pareil pour moi en mon temps. Sans Úa, est-ce que je serais devenu ce que je suis ? .. J'en sais rien. Probablement quand mËme que ce rab×chage m'a ÊtÊ utile... J'en sais rien : J'ai dÙ jouer le prolo. Je suis passÊ par Úa. Ils me disentšque leurs mamelons enflentš! Mais chez moi, y a pas que les mamelons ; de temps en temps et en fonction des circonstances, c'est moi tout entier qui enfle, comme ce poisson japonais dont j'ai oubliÊ le nomš! .. J'ai fait le prolo. Pour saisir cet "air du peuple" fermentÊ, j'ai ÊtudiÊ la poÊsie de Nekrassov, j'ai lu les piÉces de Choukchine, j'ai chantÊ la 'Doubinouchka'. Je suis passÊ par tout Úa : Est-ce que Úa a ÊtÊ facileš? Est-ce que Úa a ÊtÊ facile avec mon odorat dÊlicat de m'asseoir parmi le troupeau des travailleurs, de respirer les odeurs d'ail et de chaussettes, de faire semblant d'Ëtre Á leur niveau, d'avoir de l'imagination pour trois, et de faire croire Á un minable nabot que je l'estimeš? Et euxš: 'štu fais le conš!š' Qu'est-ce que c'est que Úa, je vous le demandeš? OÝ elle est la vÊritÊ de la vieš? OÝ il est le rÊalismeš? Qui me rÊpondraš? .. Personne :š(Il regarde le rÊveil, le remet Á sa place). Comme on dit, le temps passe. Reprenons le film au dÊbut. DÊjÁ le 102Éme Êpisode !.. Mon Dieu, c'est tout simplement pas pensable !!!.. Il faut en parler, oui, en parler ! .. Raconter ta fatigue, ce que c'est pour toi. (Il rÊpÉte). Quel Remizoff ? .. D'oÝ vient-il ce Remizoff ? .. Qu'est-ce donc que ce Remizoff ? Avec quoi le mange-t-on ? .. (Il prend ses tempes dans ses mains. Il se concentre). Bon, c'est tout. Agir, agir et encore une fois agir. Qu'est-ce qu'on a lÁ-bas ? .. (Son regard fait le tour de la piÉce.) Des bonbons, un verre, un journal sur la table. Une chemise, un peignoir sur le paravent. Quoi encore ? .. Bon, reprenons depuis le dÊbut.


La musique augmente jusqu'Á couvrir sa voix lorsqu'il cesse de parler. Sur le plan de travail, Remizoff prend une nouvelle boÏte de bonbons, l'ouvre, en mange plusieurs, la met au mËme endroit qu'au dÊbut de la partie I, pose un verre sale, un journal ouvert, un stylo. Va derriÉre le paravent qu'il recouvre d'un peignoir et d'une chemise. Accroche au fil Á linge des chaussettes, une serviette, un filet Á provisions. Se dirige rapidement vers le miroir, fait mine de se percer un bouton. Se ravise, trouve sa canne, retourne en courant au miroir. Remizova, dans les vËtements d'Alekseieva, entre sur des bÊquilles, s'assied Á table, prend un bonbon dans la boÏte, m×che, prend le stylo, note quelque chose dans le journal. Pendant un moment (arrËt brusque de la musique puis reprise en fond), Remizoff et Remizova s'immobilisent totalement. Ensuite, comme sur commande, tous deux s'animent. ArrËt de la musique.


REMIZOVA (Les yeux dans le journal). Je dois t'annoncer une nouvelle trÉs dÊsagrÊable : on va avoir la visite de Remizoff.


REMIZOFF (S'Êcartant du miroir). Quel Remizoff... (Il se ressaisit brusquement). Co-co-com-ment Úa Remizoff?!


REMIZOVA. Oui, Remizoff. Je l'ai invi... tÊ... (Elle commence Á se lever, frappÊe de terreur, de panique) Attends... Mais... mais... Úa a dÊjÁ eu lieu ! .. Hier... aujourd'hui ? .. Tout cela... a dÊjÁ eu lieu. Attends... Qui es-tu ?!!.. D'oÝ viens-tu... que fais-tu ici ?!.. Mais qui... es-tu... Ëtes-vous donc !!?!..


Un rire infernal, au ralenti, rÊsonne. Les personnages s'immobilisent sauf Remizoff pour un temps trÉs court. Remizova s'assied contre son grÊ puis se lÉve Á nouveau.


REMIZOVA : Oui, Remizoff. Je l'ai invi... tÊ... Attends... Mais... mais... Úa a dÊjÁ eu lieu ! .. Hier... aujourd'hui ? .. Tout cela... a dÊjÁ eu lieu. Attends... Qui es-tu ?!!.. D'oÝ viens-tu... que fais-tu ici ?!.. Mais qui... es-tu... Ëtes-vous donc !!?!..


Rire dÊmoniaque.


Les personnages s'immobilisent trÉs briÉvement. Puis, Remizova s'assied contre son grÊ, se lÉve Á nouveau. S'assied. Tout en rÊpÊtant ses derniers mots. [3 Á 5 fois, pas plus]. Pendant les derniÉres Êtapes de cet acte au temps arrËtÊ, la musique retentit. Remizoff, fatiguÊ de rÊpÊter, s'assied sur une chaise, et l'air dÊsespÊrÊment abattu, se prend la tËte dans les mains. L'ombre gagne les personnages, plus prÊcisÊment Remizova qui continue Á se lever et Á s'asseoir...


FIN


Notes de traduction :



Bouratino : Pinocchio russe
GÊnÊral Karbychev : partie rajoutÊe dans la traduction : "vous savez, le hÊros de la derniÉre guerre Á qui les nazis ont fait prendre une douche froide dehors en plein hiver"
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